Réveil sur le campus d’AgroParisTech, à Palaiseau, dans l’Essonne, où sont formés les ingénieurs du vivant et de l’environnement. Les sacs de couchage ne sont pas encore repliés, certains matelas gardent la forme des corps qui y ont dormi. Pas de temps à perdre pour les jeunes mobilisés : à 15 heures, une réunion est prévue avec la direction. Cinq heures pour s’organiser, formuler des revendications claires et avancer des pistes concrètes. Depuis mardi 20 janvier, une partie du campus de Palaiseau est occupée. Les étudiants dénoncent la place accordée aux groupes agro-industriels au sein même de leur établissement, sur fond de désaccord sur le traité avec le Mercosur.
Malgré la fatigue accumulée après quatre jours et trois nuits de blocage, une centaine de personnes se retrouvent dans un amphithéâtre pour débattre. Certains appartiennent au collectif Agro en luttes, mobilisé au sein d’AgroParisTech pour « la justice sociale », à l’initiative du mouvement. D’autres, moins politisés mais concernés par les enjeux, ont choisi de les rejoindre. Une partie des cours a été passée en distanciel depuis le début du blocage.
A l’ordre du jour : davantage de pouvoir pour les étudiants dans les décisions qui régissent leur établissement, mais aussi une critique plus large du modèle agricole dominant. Une remise en cause qui commence par une exigence locale, immédiate : la ferme de Grignon. Située dans les Yvelines, cette exploitation dépend d’AgroParisTech. Mais pour une large partie des étudiants mobilisés, elle reste calquée sur « un modèle conventionnel productiviste ». « Les vaches sont à l’intérieur, pas en plein air. On nous promet une ferme écolo, mais en réalité, on se retrouve dans un hangar, avec des brebis qui bêlent, séparées de leurs petits », regrette Jérémy (tous les prénoms ont été modifiés), 21 ans, en première année du cursus ingénieur.
Repenser les systèmes alimentaires
Les étudiants réclament une conversion de la ferme en agriculture biologique. « Globalement, cette ferme ne représente pas du tout notre vision de l’agriculture », résume Nina, membre d’Agro en luttes. Vision qui rappelle celle revendiquée par les étudiants diplômés d’AgroParisTech en 2022, qui dénonçaient dans leur discours de remise de diplômes la « guerre » au vivant et à la paysannerie menée par l’agro-industrie.
« On est jeunes, on n’a pas envie que ce soit ça, l’agriculture de demain », explique Nina. Ça ? « Une fuite en avant vers l’industrialisation », répond la jeune femme. La mobilisation s’inscrit aussi dans un contexte national de contestation agricole, contre l’accord entre le Mercosur et l’Union européenne (UE). Les étudiants dénoncent unanimement la signature du traité de libre-échange. Le 9 janvier, la Commission européenne a approuvé le texte, mais le 21 janvier le Parlement a saisi la Cour de justice de l’UE pour en vérifier la légalité. « Sur des productions très intensives, les industriels pourront importer de la viande à bas coût, créant une concurrence déloyale pour les agriculteurs français soumis à des normes strictes », explique Mathieu, 23 ans, en master d’agronomie, tout en admettant que c’est la première fois qu’il soutient un mouvement « politique ».
Mais les étudiants appellent à repenser les systèmes alimentaires dans leur ensemble. « Le libre-échange va complètement à l’encontre de ce qu’on défend : une agriculture locale », insiste Pierre, 25 ans, lui aussi en master d’agronomie. « On ne peut pas concurrencer des fermes qui se comptent en milliers d’hectares en Amérique latine. Ce qu’on revendique, c’est une autonomie à l’échelle des territoires, quelque chose de réellement local. »
Mercosur, industrie agroalimentaire… la liste des revendications est longue, mais l’une d’elles fait particulièrement grincer des dents : « Stop à la cogestion. » Accrochées aux rambardes des passerelles reliant les bâtiments, les banderoles qui claquent dans le vent dénoncent, explique Nina, les relations « entre la FNSEA et le conseil d’administration de notre école ». Dans leur viseur, notamment, la présence au conseil d’administration de l’école de l’ex-présidente du syndicat agricole, Christiane Lambert (2017-2023).
« Le soutien des agriculteurs, c’est essentiel »
Les étudiants exigent une augmentation de la part de membres élus, et non nommés, afin de dépasser les 50 % des sièges et garantir l’indépendance de l’établissement face aux acteurs extérieurs. « Aujourd’hui, le conseil d’administration ne reflète pas la diversité des modèles et des pratiques agricoles. La FNSEA représente surtout les grandes exploitations, très mécanisées. Les petits agriculteurs, notamment en bio, n’y ont quasiment pas de voix », résume Jérémy.
« On aimerait, par exemple, voir siéger des élus de la Confédération paysanne, ou bien de la Coordination rurale », abonde Mathieu. Contacté, Laurent Buisson, directeur d’AgroParisTech, n’a pas souhaité répondre à nos questions. Dans un communiqué, la direction de l’école indique toutefois que « la composition du conseil d’administration n’est pas définie par AgroParisTech, mais par le ministère en charge de l’agriculture ».
Une voiture de police fait des allers-retours devant le campus. Barricadés derrière leur montagne de chaises, les étudiants ont reçu des vivres de la part d’agriculteurs syndiqués à la Confédération paysanne. « Pas mal de légumes, de l’huile d’olive, des yaourts, énumère Cléa, 25 ans, étudiante et membre du collectif mobilisé. Recevoir ça, c’est une forme de légitimité : le soutien des agriculteurs, c’est essentiel pour nous. »
Nina cite la diversité des soutiens reçus, parmi lesquels le collectif Cancer Colère, qui rassemble des personnes touchées par la maladie en s’attaquant à ses causes structurelles, à commencer par l’usage des pesticides. « Il faut que le débat sorte du seul monde agricole. Si on se bat aujourd’hui, c’est pour les agriculteurs, mais aussi pour les consommateurs », insiste-t-elle. Les étudiants assurent maintenir le blocage tant que leurs revendications resteront sans réponse.











