La mort, le 14 février, de Quentin Deranque, un membre actif de l’extrême droite identitaire, battu à mort deux jours plus tôt par des individus affiliés à la Jeune Garde antifasciste, a été exploité par le Rassemblement national (RN) pour poursuivre la stratégie de « dédiabolisation » commencée il y a une dizaine d’années. Son but le plus évident est d’inverser les valeurs qui opposaient jusque-là l’extrême droite et la gauche. Aujourd’hui, les dirigeants du RN se présentent comme des remparts contre l’antisémitisme, dont ils accusent l’extrême gauche.
Bien que les études statistiques prouvent que la grande majorité des agressions physiques sont imputables à des militants d’extrême droite, Jordan Bardella s’est servi de la mort de Quentin Deranque pour dénoncer La France insoumise (LFI) comme un parti qui prône la violence. Alors que depuis les années 1980 la droite et la gauche avaient défendu le principe d’un front républicain pour maintenir le Front national de Jean-Marie Le Pen en marge de la vie politique française, aujourd’hui ce sont les héritiers de Le Pen qui réclament la mise en place d’un « cordon sanitaire » contre LFI, présenté comme un parti d’« extrême gauche ».
Pour comprendre pourquoi ce genre d’arguments rencontre aujourd’hui un écho qui dépasse largement les clivages partisans, il faut dire un mot sur les bouleversements du champ politique qui se sont produits en France depuis les années 1980. Comme l’a montré Bernard Manin dans son livre Principes du gouvernement représentatif (Calmann-Lévy, 1995), c’est à ce moment-là que « la démocratie du public » a commencé à remplacer « la démocratie de partis ». Les partis n’ont pas disparu, mais ils ont perdu une bonne part de leur autonomie. Le nombre des militants actifs s’est effondré, de même que les actions de masse que les organisations politiques et les syndicats étaient capables d’impulser autrefois.
Aujourd’hui, les partis sont de plus en plus dépendants des médias et des instituts de sondage, qui définissent les « cotes de popularité » et annoncent les résultats des élections avant même qu’elles aient lieu. De plus en plus, c’est l’industrie du commentaire politique qui décide finalement de l’interprétation qui est donnée d’un événement et de son impact dans l’opinion. L’électorat devient un public qui réagit à ce qui lui est proposé.
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