J’ai passé des journées à tenter d’écrire un texte sur la situation du monde. Je me suis rendu compte, en me relisant, que je n’avais pas dit un mot de ce que je ressens. Comme si je me cachais de la dépression de ces trois dernières années. Partager ce que je ressens, c’est pourtant ce qui m’anime depuis toujours.
Il y a trois ans et quatre mois, avec le soulèvement révolutionnaire qui a surgi après la mort de Mahsa Amini, j’avais essayé de traduire en mots les émotions, de faire tomber les barrières culturelles. De rappeler que, même sous le joug d’un régime islamique, nous sommes toujours des êtres humains. Des mères. Des frères. Des filles. Nous écoutons la même musique, nous portons les mêmes vêtements sous l’uniforme islamique, nous chantons et nous dansons.
A la fin de cette année 2022, je passais mes jours et mes nuits, seule, à chercher des vidéos et à les traduire. A traduire les larmes, les cris, la rage, dans la langue du cœur, celle où se retrouvent tous les êtres humains. J’ai alors essayé d’être un pont entre le monde occidental et la tragédie qui se déroulait en Iran.
Une tragédie qui dure depuis très longtemps, bien avant la révolution islamique. Peut-être même des milliers d’années auparavant. La tragédie d’un peuple trahi par ses dirigeants, encore et encore.
Abîmée à jamais
Un peuple qui a connu bien des fous furieux comme le chah Abbas Ier [1571-1629] qui ne se contentait pas de tuer ses opposants, mais les découpait vivants et donnait leur chair à manger aux soldats du corps des Chigiyyin, sur la grande place d’Ispahan.
Ce n’est pas un conte d’horreur pour enfants. Ces atrocités ont eu lieu à de nombreuses reprises. Ce n’est pas la première fois que l’Iran vit sous un régime aussi brutal que celui des mollahs, mais j’espère que ce sera la dernière. La résistance à l’abomination, aux dictatures et aux envahisseurs est dans notre sang.
Je suis née pendant la guerre avec l’Irak, en 1983. Après la révolution islamique, donc.
Les premières années de ma vie ont été baignées de peur. Peur pour mon père, qui fuyait pour sauver sa peau, parce qu’il faisait partie, avant et après la révolution, de l’opposition. Peur des bombes, de l’obscurité. Ma génération est profondément marquée par la peur. Abîmée à jamais.
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