L’Europe, comme toute entité politique, a sa mythologie fondatrice, celle des Pères fondateurs qui comprirent au lendemain d’une guerre sanguinaire que le « plus jamais ça » ne prendrait sens que le jour où les nations européennes accepteraient enfin de former entre elles une « union sans cesse plus étroite » [selon la formulation qui figure dans le préambule du traité sur l’Union européenne]. Une génération après la chute des empires européens, l’idée de fédération, pensée par Jean-Jacques Rousseau [1712-1778] et Emmanuel Kant [1724-1804], avait trouvé sa voie.
La vérité historique est plus prosaïque. Dans les faits, l’intégration de l’Europe ne se fit que parce que les principaux Etats de l’Ouest européen prirent conscience de leur faiblesse et de la nécessité d’agir de concert pour ralentir leur inexorable déclin. D’où un parcours chahuté, plus dicté par les nécessités extérieures que par un grand élan intérieur. L’Europe ne put dépasser ses tensions intestines que lorsqu’elle sentit l’urgence de réagir aux transformations du monde : la guerre froide dans les années 1950, la décolonisation dans les années 1960, la perte de son leadership économique dans les années 1970 et de sa souveraineté monétaire dans les années 1980, l’effondrement de l’empire soviétique dans les années 1990, l’échec du capitalisme financier dans les années 2000 et les crises climatique, énergétique et sanitaire depuis lors.
L’ironie de l’histoire, c’est que si l’Union européenne doit plus aux nécessités fonctionnelles qu’aux idéaux fédéralistes, elle n’en est pas moins devenue une fédération, au sens plein du terme. Contrairement aux empires, et en particulier à cet empire soviétique auquel les Européens de l’Ouest aimaient tant s’opposer avant sa chute, l’Union n’est pas un mariage forcé, mais une alliance volontaire. Elle ne repose pas sur l’hégémonie d’une puissance exploitant ses alliés à son profit, mais sur une mutualisation des ressources. Elle ne s’impose pas par la force, mais cherche le consensus par la négociation. Elle respecte la diversité des langues et des cultures, et reconnaît à ses citoyens le droit de traverser librement les anciennes frontières.
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