Jusqu’ici tout va bien. Les Rayons et les ombres marche plutôt, les critiques sont bonnes, les « avis spectateurs » aussi, pas de quoi en faire toute une histoire – pardon, toute une Histoire. Pourtant, le vent frisquet du doute plane sur la marche du film vers le succès et l’estime. Par réaction face au bulldozer promotionnel, par une inquiétude liée au contexte politique actuel, des voix interrogent ses intentions, lui reprochent ses licences historiques, questionnent sa justesse esthétique ou morale, l’accusent de vouloir trop tirer les « mélolarmes » en faveur de ses personnages de « salauds » historiques. Des réserves confortées par les gens d’en face, qui, flairant l’aubaine, en profitent pour pousser leurs pions de relativisation généralisée ou de pétainisme réinitialisé. Pas de si mauvais bougres, les collabos, on vous l’avait bien dit…

D’un coup, le vent devient glacial, il fait froid (dans le dos) et on a un peu de peine pour un cinéaste pris en sandwich entre attaques et compliments accordant leurs violons sur sa trop grande empathie envers ses « collabobos » parisiens, passant de parties sélectes en partouzes chics. Xavier Giannoli savait s’attaquer à un sujet inflammable, presque radioactif. Mais la prise en tenaille entre gauche vigilante et union des droites, pas sûr qu’il l’ait vue venir.

Il y a eu en France deux, trois films célèbres sur des collaborateurs, pas plus – Lacombe Lucien (Louis Malle, 1974), Uranus (Claude Berri, 1990), une moitié de Laissez-passer (Bertrand Tavernier, 2002) –, mais, sur la collaboration, aucun. Les Rayons et les ombres tente l’impossible traversée du miroir, plongée dans un univers d’entre-soi, de privilèges mondains et de compromission massive que le cinéma hexagonal a jusqu’ici jugé plus sûr d’esquiver, laissant au seul Américain Vincente Minnelli (Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, 1962) le soin de prendre le risque d’y tremper deux doigts de pied. Il y a une raison majeure à cela, qui tient à la façon dont on a l’habitude de regarder les films grand public en s’identifiant aux personnages, en s’agrippant à leur point de vue comme à une bouée de sauvetage, là où le cinéma d’art et d’essai serait, pour schématiser, davantage dans une recherche de distance, voire de mise à distance.

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