Culture Éditrice 0 2022-11-25

Peut-on résister au monde par la lecture ? Si c’est le cas, Yannick Haenel est un des avocats du droit à la fiction, celle qui permet d’avoir le dernier mot face au mystère de l’existence. Dans son dernier roman, Le Trésorier-payeur (Gallimard, 432 p., 21 euros), il joue avec les apparences. Derrière les traits du personnage principal, un banquier, se cache en fait un anarchiste, qui s’est donné pour mission de défendre les surendettés. Une quête d’absolu déjà au cœur de Tiens ferme ta couronne (Gallimard, 2017). Le prix Médicis sacrait alors un autre narrateur, Jean Deichel, et son inépuisable souhait de porter à l’écran la vie d’Herman Melville, un héros qui avait navigué par les océans et les bibliothèques.

Après une saison 1 enregistrée en 2021, Yannick Haenel est l’invité de la saison 2 du podcast « Keskili » du « Monde des livres » réalisé en partenariat avec le salon du livre du Mans, Faites lire !. Au micro de la journaliste Judith Chetrit, il se confie sur son goût de la lecture et de la littérature.

Comment la lecture a-t-elle provoqué votre volonté de devenir écrivain ?

Tout petit, j’ai commencé à recopier les pages des livres que je lisais. Je ne me suis pas dit que je voulais devenir écrivain, mais je me souviens que L’Ile mystérieuse de Jules Verne et le Nautilus avec le capitaine Némo me fascinaient au point que j’en recopiais des passages. Je devais avoir dans les 10 ans. Après, j’ai lu beaucoup de Jules Verne, et je me souviens de ce truc de copiste.

Est-ce que vous imaginiez être le héros des Jules Verne que vous lisiez ?

Pas vraiment, parce que je voyais bien que les héros étaient un peu cinglés ! Jules Verne était en lutte avec le monde, avec la matière. Le livre Deux ans de vacances me captivait. Des enfants font naufrage, ils restent sur une île pendant deux ans. Robinson Crusoé puissance quinze ! Je ressentais déjà enfant la violence intrinsèque à cet univers. Ce qui me fascinait, c’était l’aventure elle-même. Comme plus tard Moby Dick, un livre qui a vraiment changé ma vie.

De quelle façon ?

Comme Proust, c’est un rendez-vous avec soi-même. Je l’ai lu pour la première fois quand j’étais enfermé au pensionnat militaire de La Flèche. Mes parents m’y ont envoyé alors que j’avais 14 ans et demi parce qu’ils vivaient loin, en Afrique. Pendant trois ans, j’ai marché au pas, c’était un univers un peu carcéral. Mais j’ai découvert Les Chants de Maldoror [Lautréamont], Rimbaud, Baudelaire, et surtout Moby Dick, qui m’a octroyé une forme de jouissance, celle du grand roman libératoire aux prises avec l’univers, le roman métaphysique. C’était plus beau que la Bible. Il y avait un fou, le capitaine Achab, et il y avait surtout un jeune homme auquel je m’identifiais, qui est pour moi le frère de tous les narrateurs, de tous les livres du monde : Ismaël, le seul survivant puisque la baleine l’épargne. Ismaël est le fils du désert dans la Bible. C’est celui qu’Abraham a eu de manière adultérine avec la servante qui va fonder l’islam. Cet Ismaël, c’était déjà un dissident. Il y a quelque chose, dans la littérature que j’aime, qui relève à la fois de l’effraction et d’un monde qu’on n’accepte pas tout à fait. C’est le monde de la main gauche, si je puis dire. Un truc un peu démoniaque et révolté.

Comment écrivez-vous vos livres ?

A la main, toujours, selon ce geste initial qui a eu lieu pour moi au XXᵉ siècle, dans les années 70-80… Ça ne me viendrait pas à l’idée d’écrire un livre sur un ordinateur, même si je m’y suis fait. Mais dans les romans que j’écris, j’injecte sans cesse d’autres livres, des livres que j’aime, des citations, et mes personnages lisent des tas de livres. Comme dans les films de Godard où ils sont toujours en train d’ouvrir un livre.

On parle de la sonorité des mots. Il y a aussi le toucher des mots. Vous avez besoin de les mettre en forme ?

Oui, il y a une sensorialité. La matière des phrases, c’est une sensualité presque poétique. J’écris des romans mais je me vois comme un poète, au fond, un poète narratif.

Y a-t-il une fin dans un livre que vous n’avez à ce jour jamais acceptée ?

C’est drôle que vous me posiez cette question, parce que j’ai eu pendant longtemps cette mauvaise habitude de ne pas terminer la lecture des livres. Je ne sais pas pourquoi. Si j’avais fait une psychanalyse, j’en aurais parlé passionnément ! Maintenant, je suis mon psychanalyste imaginaire, je me pose la question et, en même temps, je m’en fous ! Je me dis que c’est sûrement parce que je n’ai pas envie que ça finisse. Il m’arrive de m’arrêter à deux pages de la fin. Pas par ennui. Je ne lis pas de polars, donc on s’en fout de savoir qui a fait quoi. Il n’y a pas de résolution. Quand vous lisez Dostoïevski, vous savez bien que Raskolnikov a tué la vieille dès la 50ᵉ page. En fait, je crois que j’ai encore cette peur très enfantine d’être abandonné par le livre. Je sais qu’il m’en reste une petite réserve.

Et vous avez la même peur quand vous mettez fin à vos propres livres ?

Non, bizarrement. Disons que je soigne chaque phrase, mais j’aime reculer la fin de l’écriture le plus possible. Mais vous savez comment c’est : on est dans un monde où, quand on a la chance d’avoir un éditeur, ce qui est mon cas, on programme aussi la parution du livre, donc il faut bien le rendre, à un moment. Moi, je me mets dans un état presque catastrophique. J’écris vraiment la fin au dernier moment. Je me souviens d’un livre qui s’appelle Le Cercle, que j’ai mis cinq ans et demi à écrire, et dont j’ai écrit la dernière page au dernier moment. J’avais rendez-vous à 10 heures du matin avec mon éditeur pour lui remettre le manuscrit. Je l’ai fini à 9 heures. Si j’avais écrit ça très calmement, en étant très à l’avance et en prenant mon temps, l’intensité qu’il doit y avoir à la fin n’aurait pas été là. Finir un livre, ça relève de l’art, ça doit relever de quelque chose comme à l’opéra, une louange au langage. A la limite, il faudrait que ça finisse comme écrivaient les Grecs anciens, par une invocation à la déesse.

Quel est le livre que vous choisissez souvent d’offrir ?

La Vie matérielle, de Marguerite Duras, parce que j’aime beaucoup la petite édition Folio où il y a sa liste de courses. On parlait plus tôt d’écrire à la main, et là il y a écrit : poivre, sucre, café, vin, pommes de terre… C’est assez rigolo. Plus sérieusement, c’est un livre qui est composé d’une multitude – c’est un montage – de petits textes sur la vie très concrète. Enfin, la vie physique.

On est loin de « Moby Dick » !

J’aime de plus en plus Duras. Ça fait trente ans que je la lis. Au début, je n’étais pas tout à fait passionné, mais maintenant, je sens qu’elle a un savoir. Parce que les écrivains sont des sorciers ou des sorcières, des sorciers doux qui ont un savoir de biais sur l’existence. Je ne sais pas de quoi il s’agit dans ce savoir, mais savoir il y a. Dans les longues phrases de Duras, il y a une houle, cette matière océanique des phrases. Et dans Moby Dick, il y a aussi une mystique de l’écriture.

Y a-t-il une description, lue dans un livre, d’un personnage, d’un paysage, qui vous ait vraiment donné l’impression « d’y être » ?

J’ai souvent l’impression d’y être. Lecteur, je suis comme au cinéma. Je suis très bon public et je me laisse complètement emporter par les livres. Mais il faut que ce soit un emportement stylistique. La plupart des livres, comme à tout le monde, me tombent des mains. Mais s’il y a une phrase, s’il y a une vibration, si c’est vraiment de la littérature, là, j’y suis. Je me souviens de Tess d’Urberville, de Thomas Hardy. J’avais vu le film avec Nastassja Kinski, j’étais un peu amoureux d’elle. Dans le livre, j’étais stupéfait parce que la description de son visage, c’était exactement elle. Il y avait une cristallisation, bien sûr… C’est quand même LE livre sur le sacrifice d’une femme. Comment la société va s’emparer d’une femme, la déchiqueter. Et puis je pense aussi aux Détectives sauvages de Roberto Bolaño, que je lis une fois tous les deux ans. C’est un livre qui me soulève et qui me donne des vitamines cérébrales.

Pourquoi le relisez-vous ?

Parce que c’est un livre sur la littérature. C’est une bande de jeunes poètes à Mexico qui essayent d’écrire, ils se retrouvent dans les cafés, ils se saoulent, ils se parlent, ils font l’amour… Leur vie est nulle mais ils sont obsédés par la littérature, par la poésie. Ils se lisent sans cesse leurs poèmes. D’une part, ça me rappelle ma passion permanente, le fait que la littérature est toujours jeune : même Duras, quand elle écrit L’Amant, est une vieille dame et c’est la plus jeune des écrivaines. D’autre part ça me renvoie au fait que ce qui compte, pour moi, c’est le désir, c’est-à-dire le déclenchement des choses. La littérature, c’est une manière de garder le désir à l’état de désir. C’est le passage à l’acte. Soit lire, soit écrire : il y a un moment, c’est presque la même chose. On ne cède pas sur son désir, on le maintient comme étant la seule valeur. Et contre la société au fond. Et Les Détectives sauvages, c’est un hymne à ça. Un hymne jubilatoire.

Si vous deviez choisir un écrivain à qui vous aimeriez faire lire vos écrits ?

Les écrivains que je respecte, que j’idolâtre à ce point-là, de leur offrir ce que j’ai fait, ils sont morts. Mais l’un de ceux que j’aime le plus au monde parce qu’il me fait penser, il me fait aimer, c’est Georges Bataille. Et aussi parce qu’il ne s’est pas cantonné dans le roman. C’est un penseur, il a tout tenté. Alors lui, je n’aimerais pas l’embarrasser avec ce que j’écris, mais le rencontrer, oui. C’est une des rares personnes parmi les écrivains dont il me semblerait que passer cinq heures avec lui à boire du vin et à parler, à rire, à se montrer des choses qu’on aime, ça pourrait être surprenant.

Quel est le livre qui vous réconcilie avec l’existence ?

La Grande Beune, de Pierre Michon. Il m’est arrivé à une époque d’être prof, en collège, en lycée, pendant quelques années, et j’aimais bien qu’on étudie, même avec des enfants qui avaient 12, 13 ans, des écrivains vivants. Parce que la littérature, Victor Hugo, c’est merveilleux, Rimbaud, c’est encore plus beau… Mais Pierre Michon, Jean Echenoz, Emmanuel Carrère, ils sont là ! Parfois je les invitais et les enfants étaient émerveillés de voir que la littérature, c’est vivant et bon. La deuxième raison, c’est que la phrase de Pierre Michon, elle est archéologique. Elle draine avec elle, me semble-t-il, quelque chose d’immémorial. On remonte le temps et l’espace à travers son phrasé. Et je trouve que le langage de la littérature a cette vertu-là : de nous réconcilier avec la vie, ou plutôt d’aller approfondir ce que c’est que l’existence.

Y a-t-il un livre de votre enfance que vous aimeriez relire aujourd’hui ?

Au fond, pour moi, les livres sont tous destinés à l’enfance. Je veux dire à l’enfance qu’on retrouve en soi, pas nécessairement celle qu’on a vécue. Il y a cette phrase dans Les Illuminations de Rimbaud : « Jeunesse de cet être-ci : moi. » L’enfance ou la jeunesse, c’est quelque chose qui s’autoféconde, qui est là. Alors l’idée de retrouver des livres de ma jeunesse, je m’en fous un peu, je dois dire. En revanche, faire revenir dans certains livres qu’éventuellement j’avais lus, enfant ou pas, quelque chose de cette innocence, oui. Je pourrais relire Oliver Twist, de Dickens, peut-être, mais Oliver Twist me fait pleurer. Je n’ai pas envie de relire ça tellement c’est le monde de l’injustice : les petits orphelins, je m’en souviens encore… Je m’apprête à lire De Grandes Espérances, de Dickens, dans une nouvelle traduction parue chez Tristram.

Pleurer lors d’une lecture, ça vous effraie ?

Non, mais je n’ai pas envie de me faire du mal. La plupart des grands livres sont terribles. Moi, je suis un lecteur fanatique de Dostoïevski, par exemple. On n’est pas indemne quand on lit Dostoïevski. Et puis je ne suis pas rétif à me taper dans la vie des expériences un peu violentes ou dures : sachant que je vais en faire de l’écriture, j’y vais. En fait, je vais au charbon. Il m’est arrivé de suivre un procès de terrorisme parce qu’il s’agissait d’en faire la chronique tous les jours. C’était aussi pour écrire, pour ouvrir l’écriture au témoignage, au témoignage le plus ardent. Mais pleurer, c’est autre chose. C’est la tristesse. Je dirais, c’est paradoxal, que me confronter au mal me fait moins peur que me confronter à la tristesse.

Est-ce qu’il y a un livre où cette confrontation avec la tristesse vous a fait arrêter plus tôt que prévu ?

Joan Didion, L’Année de la pensée magique [sur la perte de son mari], je n’ai pas supporté. Franchement, c’était trop pour moi. D’elle, j’avais acheté également Le Bleu de la nuit, parce que j’écrivais un livre qui s’appelait Le Bleu de la nuit et j’ai découvert que le titre était pris. Donc j’ai arrêté d’écrire ce livre et j’ai acheté celui de Joan Didion. C’était un livre sur la perte de ses filles. Et là, c’est trop pour moi aussi. Je peux m’infliger beaucoup de choses, mais pas le deuil d’un enfant.

« Keskili » est un podcast du Monde, réalisé en partenariat avec le salon du livre du Mans Faites lire ! et animé par la journaliste Judith Chetrit. Suivi éditorial : Joséfa Lopez. Captation et réalisation : Eyeshot. Identité graphique : Mélina Zerbib, Yves Rospert. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine.