Culture Éditrice 0 2022-11-24

« Le Royaume désuni » (Bournville), de Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Marguerite Capelle, Gallimard, « Du monde entier », 496 p., 23 €, numérique 17 €.

Peu importe le Brexit, Jonathan Coe a orchestré la sortie de son nouveau roman comme un événement européen : Le Royaume désuni a paru simultanément en Grande-Bretagne, en France et en Italie. Celui qui se définit comme aussi irréductiblement anglais qu’attaché au continent témoigne ainsi d’une manière d’envisager la littérature comme un lieu de rassemblement.

Lieu de rassemblement, ce texte ample, émouvant et, of course, plein d’humour (publié chez Gallimard, comme tous les précédents) l’est lui-même, qui se place, en quelque sorte, à l’intersection des « cycles » composant l’œuvre de Coe : si ce dernier explique, en postface, que Le Royaume désuni appartient à « une série de livres vaguement reliés les uns aux autres » (La Pluie, avant qu’elle tombe, Expo 58, Billy Wilder et moi – 2008, 2014, 2021), on y croise aussi des personnages issus d’un autre versant de son travail, tel Paul Trotter, venu du Cercle fermé (2006). Convergent ainsi, et brillamment, deux branches du travail de l’écrivain né en 1961, chez qui l’on distingue d’ordinaire les romans politiques des romans intimes.

Le Royaume désuni est les deux à la fois. Il suit les membres d’une famille, dont on prend des nouvelles à l’occasion de sept événements nationaux allant de la victoire du 8 mai 1945 au 75e anniversaire de cette dernière, en passant par le couronnement d’Elizabeth II, le mariage de Charles et Diana, les funérailles de celle-ci…

Le chocolat anglais

Au centre de l’archipel formé par la trentaine de personnages du roman, il y a Mary Lamb. Le prologue, situé à la veille de la pandémie, nous la présente octogénaire, menacée par un anévrisme. Avant que la première partie ne fasse revivre la fillette qu’elle fut à l’époque de la victoire, « le 8 mai 1945, et tout le tintouin », comme elle dit – en des temps héroïques dont le souvenir ne cessera d’habiter l’imaginaire national, à travers les discours publics ou les campagnes de publicité, nourrissant une fierté appelée à se raidir. Et puis, sans jamais trop s’éloigner de sa bourgade natale, Bournville, créée autour de l’usine de chocolat Cadbury, Mary grandira, hésitera entre deux hommes sans jamais être tout à fait sûre d’avoir fait le bon choix avec le taiseux Geoffrey, deviendra une prof aimée et une musicienne sensible, donnera naissance à trois garçons, tâchera de maintenir l’unité de la famille…

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