Culture Éditrice 0 2022-11-23

LA LISTE DE LA MATINALE

Jonathan Coe fait du roman un lieu de rassemblement, Corinne Atlan traduit les livres (de Murakami, entre autres) à la manière d’une funambule, Gustave Roud arpente les collines suisses en marcheur métaphysique, Benjamin Moser retrace l’itinéraire de Susan Sontag, philosophe et féministe « nomade », Serhii Plokhy raconte l’histoire de l’Ukraine en déjouant la mythologie russe… voici notre sélection d’ouvrages pour cette semaine.

ROMAN. « Le Royaume désuni », de Jonathan Coe

Jonathan Coe a orchestré la sortie de son nouveau roman comme un événement européen : Le Royaume désuni a paru simultanément en Grande-Bretagne, en France et en Italie. Celui qui se définit comme aussi irréductiblement anglais qu’attaché au continent témoigne ainsi d’une manière d’envisager la littérature comme un lieu de rassemblement.

Lieu de rassemblement, ce texte ample, émouvant et, of course, plein d’humour l’est lui-même, qui se place à l’intersection des « cycles » composant l’œuvre de Coe et fait converger, brillamment, deux branches du travail de l’écrivain chez qui l’on distingue d’ordinaire les romans politiques des romans intimes. Le Royaume désuni est les deux à la fois. Il suit les membres d’une famille, dont on prend des nouvelles à l’occasion de sept événements nationaux allant de la Victoire du 8 mai 1945 au soixante-quinzième anniversaire de cette dernière, en passant par le couronnement d’Elisabeth II, le mariage de Charles et Diana, les funérailles de celle-ci…

Jonathan Coe évite tout ennui par son sens de la comédie, certes, mais surtout par la variété de sa construction. Alternent ainsi de classiques passages à la troisième personne et des extraits de journaux intimes ou de correspondance. Le passé et le présent s’entrechoquent, la narration s’autorise des sauts dans le futur. De la même manière qu’il organise ce ballet des époques, Jonathan Coe travaille les changements de focale, offre des gros plans à la foule assistant au couronnement de la reine ou aux joueurs disputant une finale de Coupe du monde de foot, puis cadre au plus près une promenade au bord d’un lac ou un moment de calme passé dans une cuisine. Ce sont ces instants-là, au fond, qui comptent le plus, semble-t-il nous dire. Ceux-là qui nous rassemblent. Raphaëlle Leyris

RÉCIT. « Le Pont Flottant des rêves », de Corinne Atlan

Ce court texte est au croisement du récit esquissé des moments d’une vie et d’une réflexion sur ce funambulisme entre deux langues qu’est la traduction. Le Pont flottant des rêves retrace le cheminement vers elle-même de Corinne Atlan. Le titre, qui reprend celui du dernier chapitre, inachevé, du Dit du Genji, œuvre prodigieuse écrite aux alentours de l’an mille par une femme de la cour impériale, Murasaki Shikibu, est révélateur du fil qui parcourt le trajet de l’autrice et traductrice Corinne Atlan : se situer sur un pont entre deux univers, deux langues, en essayant de rendre intelligible ce qui se cache derrière un texte muet pour qui ignore la langue dans laquelle il a été écrit.

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