Culture Éditrice 0 2022-09-28

Au plafond de la salle du ­Sénat, au cœur du palais des Doges, voilà Venise, peinte par Tintoret en reine de l’Adriatique : elle trône sur des nuées, le globe terrestre à ses pieds, tandis que tritons et néréides surgissent des mers pour lui offrir leurs dons. Au plafond et aux murs de l’immense salle du Grand Conseil, d’autres peintures, de batailles cette fois, disent que la gloire de Venise a été conquise sur les mers.

Deux incendies dévastateurs, en 1574 et 1577, avaient réduit à néant le décor précédent. Les travaux de reconstruction achevés, l’espace était libre pour de nouveaux cycles picturaux. Dans ces années qui suivent la bataille de Lépante (1571), remportée contre les Ottomans par les flottes des puissances chrétiennes de la Sainte Ligue, et même si la victoire a été amère pour la République, contrainte de renoncer à Chypre, le choix est fait de mettre en scène les triomphes vénitiens. Dès le XIVe siècle, de premières peintures avaient modelé la vision d’une histoire selon laquelle Venise aurait exercé sur l’Adriatique une domination légitime et, tout au long du siècle suivant, ces scènes avaient été restaurées. En ce dernier tiers du XVIe siècle, les représentations se font plus guerrières et le programme iconographique change d’échelle.

Les épices, les fourrures, les perles, la soie mais aussi les blés, l’alun, l’huile, le vin, les peaux, le ­sucre et le coton, arrivaient à Venise

Ces images, dotées par l’idéologie du groupe dominant d’un statut de document historique, portent témoignage : la cité est maîtresse de la mer. Elles racontent – à leur manière – comment fut construite la position hégémonique de Venise. Dans les premières décennies du XVe siècle, son port était situé au centre d’un système faisant circuler les marchandises entre une série de bassins de production et de marchés, avec un flux principal allant de l’Orient vers les lagunes, et des lagunes vers l’Occident. Du monde byzantin, du monde musulman et, au-delà, des horizons lointains d’Arabie, d’Inde ou de Chine, du monde russe, des îles grecques arrivaient les épices, les fourrures, les perles, la soie mais aussi les blés, l’alun, l’huile, le vin, les peaux, le ­sucre et le coton. Apportées par les galères et les coques, ou acheminées directement par les Italiens et les Allemands, les richesses de l’Occident, métaux et draps, sels et toiles, étaient aussi présentes sur le marché du Rialto. Les profits tirés de ces commerces de transit, considérables, revenaient à un groupe de marchands qui tenaient le pouvoir politique.

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