Culture Éditrice 0 2022-09-28

L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Née en 1985, l’émission de télévision documentaire franco-belge « Strip-tease » a montré pendant plus de trente ans les tics tragi-comiques de nos vies quotidiennes. À chaque épisode, son milieu : « Marchands de Tapie », dans une école de commerce lancée par le célèbre homme d’affaires ; « 600 Grammes de hachis », sur les échecs du plus jeune et ambitieux producteur de cinéma ; « Devoirs de vacances », sur la formation des animateurs d’un club de bord de mer…

Ces films de mœurs n’ont rien raté de nos travers, de nos ambitions manquées, de nos obsessions, de nos mauvais goûts et de nos prétentions jusqu’à ce qu’en 2012, de nombreux téléspectateurs agitent le drapeau rouge du voyeurisme suite à la diffusion du reportage « Recherche bergère désespérément » dans lequel un agriculteur célibataire se faisait berner par une prétendante roumaine et finissait sa journée dans un chagrin inconsolable.

Une plongée directe et atmosphérique dans le commissariat et les quartiers difficiles de Bruxelles

Privé de petit écran, le fondateur de l’émission, Jean Libon, s’est tourné en 2018 vers le cinéma documentaire. Dans Ni juge ni soumise, coréalisé avec Yves Hinant, il dressait le portrait d’Anne Gruwez, femme de loi caustique qui ne mâche pas ses mots dans son bureau d’instruction, à Bruxelles. On la retrouve cette fois-ci aux côtés du commissaire Lemoine dans un film noir documentaire (pas si courant au cinéma) au nom de restovite, Poulet frites : Kalima Sissou, prostituée à l’occasion, a été assassinée chez elle. Les circonstances semblent indiquer la culpabilité d’Alain, boucher de formation et ex-petit ami… Pourtant, le garçon ne se souvient de rien. Tout repose sur une frite : une pièce à conviction à analyser sinon à recracher.

Enquête vintage

Filmé en noir et blanc, ce polar à la belge reprend le cahier des charges de « Strip-tease ». Pas de commentaire, pas d’interview, pas de musique spécialement composée, mais une plongée directe et atmosphérique dans le commissariat et les quartiers difficiles de Bruxelles. Un des premiers plans raconte tout de la misère sociale : policiers, médecin légiste et juge se pressent sur les lieux du crime pour se pencher au-dessus du cadavre. L’affaire est sérieuse, mais il n’y a pas de place pour travailler convenablement. Ça va patiner sévère dans les bas-fonds.

Tournée au début des années 2000 pour la télévision, laissée de côté pendant vingt ans, puis montée pendant les confinements, cette enquête vintage, à rebours des rebondissements artificiels, se concentre sur la relation entre le commissaire et le prévenu. D’un côté, un policier échevelé, l’œil qui s’interroge et le sourcil froncé qui rappelle l’obstination du photographe Francis Apesteguy, vu dans Reporters, de Raymond Depardon (1981), de l’autre, un faux innocent ou faux coupable, ravagé par la drogue. La beauté du film est ici : leur relation excède petit à petit le pré carré de l’interrogatoire à la faveur d’une complicité crève-cœur qui délaisse l’ironie de « Strip-tease » pour garder le grinçant.

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