Culture Éditrice 0 2022-09-28

En 1984, Tendres passions (réalisé en 1983) rafle cinq Oscars à la cérémonie du même nom. Gros différentiel avec la France, où le film est mal vu de la critique et passe relativement inaperçu. James L. Brooks, dont c’est le premier long-métrage, sera depuis passionnément réhabilité par certains cinéphiles, au risque, sans doute, de verser dans l’excès inverse. Personnalité atypique et attachante de Hollywood, venu de la télévision où il n’aura jamais cessé d’officier (notamment comme producteur des Simpson), Brooks est un homme de peu de films, six au total entre 1983 et 2010, un artisan attaché à la fabrication de ses œuvres et soucieux du respect de l’intelligence de ses spectateurs, autant dire quelque chose qui a presque totalement disparu de la surface de l’empire.

Adapté d’un roman de Larry McMurtry (1936-2021), Tendres passions met principalement en scène les relations, toxiques et tendres à la fois, d’une mère (Shirley MacLaine) et de sa fille (Debra Winger). La première, Aurora, est une veuve qui s’est consacrée à sa fille plutôt que de refaire sa vie, alliant un tempérament de pimbêche à une sorte d’amour fou pour sa progéniture qu’elle dissimule sous une feinte indifférence. Collet monté par crainte de se montrer pour ce qu’elle est, vacharde en toute occasion, courtisée par deux prétendants falots qui se concurrencent dans l’abaissement, elle ne pourra toutefois, une fois sa fille mariée et partie vivre dans un autre Etat, se défendre d’une sourde attirance pour son voisin Garrett (Jack Nicholson). Celui-ci, qui a le mérite d’appeler un chat un chat, est un ancien astronaute quelque peu débraillé, sévèrement porté sur la bouteille, les jeunes filles et les voitures de sport.

Tournure tragique

Emma, de son côté, n’a eu d’autre urgence que de prendre son envol pour échapper à l’emprise maternelle. Elle en trouve l’occasion en Flap (Jeff Daniels), un jeune homme blond sans qualité particulière, mais qui l’épouse et lui fait des enfants. Quittant bientôt Houston, la famille s’installe dans l’Iowa, où Emma s’aperçoit que Flap la trompe, en plus de peiner à assurer à la famille une vie décente. Ce qui l’autorise, sans doute, à s’amouracher dans les rayons d’un supermarché de leur conseiller bancaire. Mais Flap est nommé dans le Nebraska, Emma pardonne et le suit.

A ce tournant, le film, qui calquait son récit, à force d’ellipses et de légèreté, sur la grâce ascensionnelle des bulles de champagne, prend une tournure tragique et bouleversante dans une frontalité dépourvue de complaisance. On n’en dira pas plus, si ce n’est pour signaler que la philosophie de James L. Brooks est déjà tout entière dans ce premier long-métrage, à savoir qu’à la « peinante » précarité de la marche du monde, qui fait sans crier gare passer toute chose de vie à trépas, le cinéma se doit d’opposer sa propre croyance en une vie qui continue.

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