Culture Éditrice 0 2022-09-28

Until the Lions, le quatrième opéra de Thierry Pécou (né en 1965), témoigne d’une belle histoire, tant du point de vue de la personne qui l’a suscitée que de celui du sujet qui l’a inspirée. Sa création, dimanche 25 septembre, à Strasbourg, dans le cadre du 50e anniversaire de l’Opéra national du Rhin, a en effet revêtu le caractère d’un hommage posthume à Eva Kleinitz (1972-2019), la dramaturge allemande qui en avait passé commande, peu de temps après avoir été nommée à la tête de l’institution aujourd’hui dirigée par le Suisse Alain Perroux.

Cette femme d’exception, estimée dans un milieu dominé par les hommes, s’était totalement investie dans la définition d’un projet susceptible, comme elle, d’échapper aux normes. Choix des artistes à même de le réaliser et, bien sûr, choix du texte. Avec, comme point commun, une inclination à user de filtres pour servir le récit, musical ou littéraire. Ainsi en va-t-il du livret (en langue anglaise) que l’écrivaine Karthika Naïr a tiré de son essai poétique Until the Lions, ouvrage lui-même conçu à partir d’un épisode du Mahabharata, l’épopée mythologique qui est à l’Inde ce que l’Iliade et l’Odyssée sont à la Grèce.

L’histoire d’une vengeance impossible pour une femme, sauf à changer de sexe. Telle fut la destinée de la princesse Amba, doublement humiliée par le guerrier Bhishma. D’abord, pour avoir été enlevée à celui qu’elle aimait, et ensuite, pour avoir été rejetée par le vainqueur, voué au célibat. Transformée en homme, après intervention du dieu Shiva, elle tuera son ennemi intime dans un combat qui lui sera également fatal.

Cordes, vents et guitare électrique

Le texte, infiniment riche, de Karthika Naïr est réparti entre une narratrice suprême (Fiona Tong, altière) et quatre rôles chantés (les deux protagonistes principaux et deux suivantes royales). Il détermine également une chorégraphie très imagée que Shobana Jeyasingh articule avec efficacité au sein d’une mise en scène tour à tour sobre et fastueuse. Les éclairages de Floriaan Ganzevoort sont magiques. Les décors simples et modulables de Merle Hensel en bénéficient pour passer en un clin d’œil de l’abstraction au symbolisme.

Véritable barde de ce spectacle édifiant, Thierry Pécou livre ici une de ses plus belles partitions. Le prologue est du même tonneau que ses grandes pages pour orchestre, Symphonie du jaguar (2001-2005) ou Vague de pierre (2005), bien que l’effectif d’Until the Lions soit beaucoup plus réduit : seize cordes, neuf vents, deux percussionnistes et une guitare électrique !

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