Culture Éditrice 0 2022-09-23

« Les Méditerranéennes », d’Emmanuel Ruben, Stock, 416 p., 22 €, numérique 16 €.

Autour de la vieille bâtisse, un grand jardin se jette sur les bords de la Loire. A l’intérieur, dans la pénombre, chacune à leur tour et selon un rituel vieux de plusieurs décennies, les femmes de la famille allument, pour la fête de Hanoukka, une des neuf branches du chandelier de Mamie Baya. Et, à chaque fois, Samuel Vidouble – narrateur des Méditerranéennes et, comme le savent les lecteurs de Sabre (Stock, 2020) ou de La Ligne des glaces (Rivages, 2014), alter ego d’Emmanuel Ruben – arpente, à la lumière d’une nouvelle bougie, les maquis embroussaillés des mémoires des veilleuses.

Celles-ci lui rapportent successivement neuf bris d’« un pays qui n’existe plus » : l’Algérie des juifs installés à Constantine. Et notamment, à mesure que « les filles naissent avec les guerres et les ­garçons avec les ponts » : le siège de Constantine, en 1836, où la ville résista à l’invasion française, puis plia en 1870 ; le pogrom du 5 août 1934, où vingt-huit personnes trouvèrent la mort ; les massacres de Guelma, en 1945, rebaptisés « événements » en un tragique euphémisme ; la fin de Mamie Baya sur les bords de la Loire, quelque part avant que le siècle ne s’achève.

L’écriture remarquable d’incarnation d’Emmanuel Ruben peignait d’ordinaire à ses lecteurs des cartes, des paysages et des lieux inventés ; la voilà qui délaisse son usuel tropisme géographique pour creuser, avec tout autant de souffle et de couleurs, une veine historique et ­patri­moniale. Tandis que s’écrit, à la lumière du chandelier, l’histoire grande et intime, comment ne pas songer à Mgr Bienvenu Myriel et aux chandeliers en argent qu’il offrit à Jean Valjean en échange de son âme (le bon évêque hugolien des Misérables voulait la ­donner à Dieu) ? Du reste, les ­classiques de la littérature et leurs motifs appa­raissent partout dans ce ­roman, comme métamorphes et sans cesse offerts à la réinvention. A l’image de l’animal totémique de l’oncle Chemouel (l’écrivain de la famille) : un sympathique ­caméléon.

Le cryptogramme de la Kahina

Outre Victor Hugo, et bien ­souvent le Méditerranéen Albert ­Camus (celui des Noces et de L’Eté, 1938 et 1954), les chemins sinueux tracés par les phrases puissamment évocatrices de Ruben ravivent aussi les traits du visage de la Kahina. Cette reine guerrière berbère et juive défia les Omeyyades au VIIe siècle, lors de la conquête musulmane du Maghreb. Mamie Baya assure qu’elle fut la première propriétaire de la ménorah et qu’elle inscrivit sous l’objet l’indéchiffrable cryptogramme dont chacun, dans la famille, a sa propre lecture.

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