Culture Éditrice 0 2022-09-23

« Le Débutant » (Debioutant), de Sergueï Lebedev, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, Noir sur blanc, 220 p., 20,50 €, numérique 17 €.

Les poisons bien conçus se conservent longtemps. Les traces de l’histoire aussi. Peut-être, au demeurant, n’est-il pas inutile de suivre le chemin des uns à travers les frontières et les décennies pour débusquer les autres, mesurer le poids du passé, ses impacts sur le contemporain. De suivre, par exemple, le « débutant », qui donne son titre au nouveau roman de Sergueï Lebedev : un chef-d’œuvre de poison, irrésistible, intraçable, idéal pour ces opérations énigmatiques qui, régulièrement, sidèrent les opinions occidentales. Un homme meurt, ou tombe soudain malade ; des agents russes sont parfois repérés dans les environs ; difficile, au bout du compte, d’en savoir plus. La nuit retombe, juste un peu plus grouillante. Plus menaçante, surtout.

Telle est, sinon l’intrigue, du moins la vaste allégorie autour de laquelle se noue le récit du romancier, poète et essayiste russe né en 1981, passé maître, de La Limite de l’oubli aux Hommes d’août (Verdier, 2014 et 2019), dans l’art de fouiller l’ombre, justement : celle qui recouvre l’histoire russe, du totalitarisme soviétique à la barbarie poutinienne, et que chacun de ses livres pénètre par des voies différentes, tout en menant toujours au même point – à ce mystère de la transmission historique du mal auquel Le Débutant donne les visages de Kalitine, ancien ­chimiste soviétique en exil, et du lieutenant-colonel Cherchniov, qui le traque.

Le premier a fui à l’Ouest quand l’URSS, dont il était le pur produit et le fidèle servant, s’est effondrée. Il a emmené avec lui son invention, le « débutant » donc, dissimulée dans une trousse de toilette. Le second, vingt ans plus tard, retrouve sa piste par hasard et part à sa recherche pour l’éliminer. Lent chemin de l’agent vers sa cible, vieil homme reclus dans un village tchèque, attendant un événement qu’il sait inévitable. Mais il a le temps, croit-il, et il se tient immobile, vivant au rythme de ses souvenirs, d’un sempiternel ressassement de sa gloire et de sa chute.

Toute-puissance perdue

Cherchniov aussi se souvient. De la Tchétchénie. De la Syrie. De la violence, dont il respecte « l’authenticité, [l]es traces indéniables et indélébiles ». Comme si, dans son monde – celui des mensonges enchevêtrés qui font des services russes, sous le regard de Lebedev, une forme d’épure de l’héritage soviétique –, elle était la seule vérité stable. Ce qu’elle est, identiquement, pour Kalitine, qui, lorsqu’il testait ses poisons sur des prisonniers, au cœur du centre de recherche clandestin qu’il dirigeait, « voulait pénétrer toujours plus avant dans le secret de la mort humaine », regardant, avide, les corps se tordre, se défaire. Et qui vit, depuis, dans la nostalgie de sa toute-puissance perdue.

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