Culture Éditrice 0 2022-09-22

TCM – JEUDI 22 SEPTEMBRE À 20 H 50 – FILM

Dans le bref passage que Le Cinéma selon Hitchcock, de François Truffaut, consacre au Grand Alibi, Alfred Hitchcock s’abstient de tout commentaire sur la performance de Marlene Dietrich, préférant démolir celle de l’autre vedette du film, Jane Wyman. C’est pourtant de l’impossibilité de la rencontre entre l’« Ange bleu » et le maître du suspense que naît le charme boiteux de ce film aussi raté que fascinant.

En 1949, Hitchcock tourne pour la première fois à Londres depuis son départ pour Hollywood en 1939. A partir d’une nouvelle policière britannique de Selwyn Jepson, il construit une intrigue alambiquée dans laquelle Eve Gill (Jane Wyman), une jeune femme qui voudrait être actrice, doit aider son soupirant, qui lui, est déjà acteur (Richard Todd) à démontrer qu’il n’a pas tué le mari de Charlotte Inwood (Marlene Dietrich), une étoile du West End londonien.

Le personnage d’Eve Gill, oie blanche crédule qui fait l’apprentissage de la dissimulation, en se faisant embaucher comme habilleuse auprès de Charlotte Inwood, permet à Hitchcock de s’écarter des règles de la narration en vigueur à l’époque. Le récit que lui fait son petit ami, qui prend la forme d’un flash-back, est en fait un mensonge. Le narrateur est incertain et le suspense vacille sur ses fondations.

Séquences d’anthologie

D’autant plus que Marlene Dietrich a imposé ses conditions à Hitchcock, qui s’y est plié. Au matin de chacun de ses jours de tournage, raconte Donald Spoto dans sa biographie du cinéaste, l’actrice donnait ses consignes au chef opérateur, Wilkie Cooper, sans que le réalisateur y trouve à redire, événement sans précédent ni lendemain dans sa carrière. Si bien que les séquences qui mettent en scène Charlotte Inwood chantant The Laziest Gal in Town ou La Vie en rose, dans des robes de Christian Dior, ressemblent plus à du Josef von Sternberg qu’à du Hitchcock, brisant le rythme pourtant généralement impeccable du récit hitchcockien.

L’auteur des 39 Marches reprend la main lors de séquences d’anthologie, semant le chaos dans une garden-party, organisant une chasse à l’homme dans un théâtre, tirant tous les partis possibles des illusions mortelles qu’offrent les décors, les jeux de poulie dans les cintres.

Malgré les sautes de ton et les artifices de l’intrigue, Le Grand Alibi conserve un semblant de cohérence en revenant sans cesse à la peinture du système de caste qui régit le monde du spectacle. Eve Gill partage son prénom avec Eve Harrington, l’actrice arriviste du film de Mankiewicz (Eve, sorti la même année que Le Grand Alibi, en 1950) et la nunucherie que lui prêtent réalisateur et actrice ne suffisent pas à dissimuler sa soif de gloire. Cet intérêt pour le métier du spectacle, rarement manifesté dans la filmographie de Hitchcock, ajoute à la singularité du film.

Le Grand Alibi, film américain et britannique d’Alfred Hitchcock (1950), avec Marlene Dietrich, Jane Wyman, Richard Todd, Michael Wilding (1 h 50), TCM, 22 septembre, 20 h 50 et en replay.