Culture Éditrice 0 2022-09-22

« Je vais, tu vas, ils vont » (Gehen, ging, gegangen), de Jenny Erpenbeck, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, Fayard, 352 p. 22 €, numérique 16 €.

S’il existe quelque chose comme un impératif catégorique de lire, si l’on peut penser la lecture comme l’accomplissement d’un devoir, cela s’applique au plus haut point au nouveau roman de l’Allemande Jenny Erpenbeck, Je vais, tu vas, ils vont. La finesse de son écriture ­litanique, le flux continu d’un texte où les tirets indiquant les dialogues disparaissent pour mieux servir la quête d’unité et susciter, sans grandiloquence ni ­culpabilisation, l’empathie avec ces nouveaux « damnés de la terre » que sont les migrants – rehaussée par la ­magnifique traduction de Claire de Oliveira –, tout concourt à rendre ces pages aussi belles à lire que nécessaires.

L’autrice – qui est née et a grandi dans la République démocratique allemande (RDA) avant de devenir metteuse en scène d’opéra puis romancière – s’attaque ici au phénomène de l’affaiblissement de l’expérience. Comme si la modernité épuisait nos capacités à percevoir, sentir, éprouver des émotions ou tout simplement à voir. Voir la catastrophe qui se produit aux portes de l’Europe par exemple, où se pressent par milliers des hommes et des femmes rescapés de multiples naufrages. Le protagoniste de cette fiction, Richard, professeur de lettres classiques tout juste parvenu à la retraite après avoir commencé sa carrière en RDA, engoncé dans ses problèmes personnels, rejeton de l’histoire européenne que ne mobilisent plus guère que les pistes cyclables, les clubs de gym ou les problèmes de séparation, a été l’un de ces somnambules.

Un monde en déclin ­enraciné dans le sol sablonneux du Brandebourg

Il se retrouve au « seuil maudit de la vieillesse », comme il est dit au dernier chant de l’Iliade, sans progéniture, veuf et abandonné par sa maîtresse comme un moribond social. Le temps qui lui manquait tant se dilate désormais en vain et le cadavre gisant au fond du lac de la banlieue de Berlin où il habite dans une villa trop grande pour lui devient un sinistre memento mori, un rappel de sa propre mort à venir. Son passage ­favori d’Homère n’est-il pas la rencontre d’Ulysse avec les héros disparus au chant XI de l’Odyssée, au cours de la Nekuia, l’invocation de morts ? Pourtant, dans ce décor d’un monde en déclin ­enraciné dans le sol sablonneux du Brandebourg, comme emmitouflé dans la double mémoire du nazisme et du communisme, une brèche s’ouvre.

Car, lors d’un passage dans le centre-ville, Richard est confronté à un groupe de migrants africains qui protestent, clament leur désir de rester et de travailler en Allemagne et manifestent pour « devenir visibles » par leur protestation publique sur l’Oranienplatz, une place de la capitale allemande qui a, de fait, abrité de nombreuses actions de demandeurs d’asile. Dès lors, le célibataire noue par désœuvrement puis par sympathie des relations personnelles avec ces étrangers, sans jamais épouser leur cause à la manière d’un militant. Il les accompagne dans le maquis administratif de conventions et de paperasse qui rend leur séjour de plus en plus pénible et précaire. Mais la compréhension qu’il finit par éprouver naît surtout de l’écoute de leur ­odyssée à eux, par-delà cette mer Méditerranée sillonnée autrefois par Ulysse. L’obstruction légale à leur maintien en Allemagne dévoile surtout à Richard la nature ambiguë et belliqueuse de la ­longue paix qui règne en une Europe claquemurée dans sa forteresse : « Loin d’être partagée avec ceux qui cherchent un refuge, cette paix a-t-elle pour seul effet d’être défendue avec une telle agressivité qu’elle finit presque par ressembler à la guerre ? », demande-t-il.

Il vous reste 23.84% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.