Culture Éditrice 0 2022-09-22

Claire Baglin

« Le libraire qui m’emploie a ouvert en son milieu “La Naissance de la phrase”, de Jean-Christophe Bailly »

Je travaille en librairie pour quelques mois. Mes tâches sont multiples et puis il y a la poussière. Très vite la mission m’est confiée et le libraire me tend un chiffon. Dois-je commencer ce nettoyage de printemps en suivant l’ordre alphabétique ou bien épousseter à rebours ? Comment conserver l’ordre exact des livres durant leur transport ? Je décide d’attaquer par la ­littérature ­française.

Je m’empare des dernières lettres de l’alphabet et les dépose sur la table des nouveautés. Pulvériser, essuyer, reposer les ouvrages. Certains titres me retiennent, des auteurs que je ne connais pas. Je nettoie, ouvre un livre composé de notes de bas de page, L’Interdit, de Wajcman (Nous, 2002). Je remonte peu à peu, m’attarde, ­découvre Atelier 62, de Martine Sonnet (Le Temps qu’il fait, 2008), les carnets Au jour le jour, de Paul de Roux (Le Temps qu’il fait, 1986) et m’étonne qu’il soit rangé loin de sa particule. La ­lumière décline, j’accélère.

Je ne fais que sortir et ranger des livres. L’ennui me gagne. Le libraire quitte alors son arrière-boutique et rejoint mon effort. Je ne suis pas loin d’Aragon quand il me détaille sa propre technique. Après avoir vidé une étagère, il s’empare du premier livre de la pile et l’ouvre en son milieu, Naissance de la phrase, de Jean-Christophe Bailly (Nous, 2020), il lit, « si petit soit-[le poème], si éloigné de toute volonté de surplomb qu’il puisse être, il puise dans l’éveil de la langue à elle-même, il est la forme rendue visible et audible de cet éveil. Tel est son rôle proprement politique ()  ».

La poussière ne presse pas. Elle ne sert qu’à se saisir des œuvres un instant, une pile de trente livres jusqu’au front. La ­poussière est l’intermédiaire. A la fin du mois, quand j’aurai nettoyé la dernière étagère du dernier rayon, la critique littéraire, alors tout sera à recommencer.

Le premier roman de Claire Baglin, « En salle », est paru récemment (Minuit).

Faites lire ! Claire Baglin est l’invitée d’une rencontre du « Monde », avec Yves Harté, dimanche 2 octobre à 15 heures, Théâtre Paul-Scarron.

Sonia Devillers

« Mon père me collant dans les mains “Dalva”, de Jim Harrison »

J’ai vécu en banlieue parisienne. Une petite ville bourgeoise et paisible, Vincennes. Pas loin de la maison a ouvert une librairie riquiqui au nom bateau, mais bien choisi, Millepages. Elle faisait l’angle avec la rue Raymond-du-Temple, après la crêperie, face au caviste. Nous adorions nous faufiler, ma sœur et moi, entre les rayons exigus. Nous y choisissions nos livres d’enfants. Nous étions amoureuses du libraire, qui avait les cheveux un peu longs, mais c’était un secret. Nos parents ne décollaient plus du magasin. Ils y rencontraient les amis, les voisins, les parents des copains. Ensemble, ils blablataient, commentant les nouveautés disposées sur la table. Plus cela durait, plus nous pouvions dévorer de bandes dessinées, comme autant de pages volées à l’attention des libraires qui, en réalité, se fichaient de nous voir lire sans payer.

Il vous reste 80.92% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.