Culture Éditrice 0 2022-08-07

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Chaque dimanche de l’été, Le Monde Afrique demande à un auteur originaire du continent africain de parler d’ouvrages qui l’ont marqué. Cette semaine, la question est posée à l’Ivoirienne Tanella Boni. Philosophe, poétesse et romancière, elle publie depuis plus de trente ans des ouvrages de fiction, recueils de poésie, livres jeunesse et essais. Paru en 2005, son troisième roman, Matins de couvre-feu, vient d’être réédité (éd. Nimba).

Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry

Parce que c’est un livre profond et lumineux. « Ce choix d’un livre réputé “pour enfants” peut paraître inattendu, mais il parle tout à la fois à la poétesse et à la philosophe que je suis. La première fois que j’ai lu Le Petit Prince, j’étais adolescente. Je lisais toutes sortes de livres, de Dostoïevski aux romanciers américains en passant par la littérature africaine, et voilà que je découvre ce livre, qui m’enchante.

« J’ai été fascinée par ce petit bonhomme qui, venu de sa planète minuscule, l’astéroïde B612, sur laquelle pousse sa rose, rencontre dans le désert du Sahara un aviateur tombé en panne. Il lui demande avec insistance : “S’il te plaît, dessine-moi un mouton”. L’aviateur va accepter cette demande improbable et y répondre par une illustration énigmatique. Le petit prince refuse ce dessin, qu’il n’aime pas. Alors l’aviateur lui dessine une boîte dans laquelle il faut imaginer le mouton. J’aime cette naïveté apparente et cette force imaginative et poétique à la fois.

« Le voyage du petit prince depuis sa lointaine planète est une quête. Il questionne le monde et rencontre sur sa route toutes sortes de personnages : un roi, un vaniteux, un ivrogne, un allumeur de réverbères, un géographe… On comprend aussi qu’il y a dans le livre une histoire d’amour et la menace de la mort. Avec ces personnages incontournables, le renard et le serpent – ce serpent qui ressemble à un bracelet d’or –, on en apprend beaucoup sur l’amitié, l’amour, la mort.

« Je vois Le Petit Prince comme un roman d’apprentissage qui peut être mis entre les mains de lecteurs de tous les âges, car on comprend de mieux en mieux sa profondeur et sa luminosité au fur et à mesure qu’on grandit. J’ai d’ailleurs une fois demandé à des étudiants de master de l’étudier. Certains n’ont pas tellement aimé cette histoire qui leur paraissait trop symbolique, alors que pour moi il n’y est question que de la vie, au sens le plus fort du terme. J’aime aussi les illustrations très inspirées de Saint-Exupéry, qui ajoutent à la magie de ce livre et qui me touchent en plein cœur. »

Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez, de Sony Labou Tansi

Parce que c’est un livre-monde. « Sony Labou Tansi est un auteur que j’ai eu l’occasion de rencontrer il y a longtemps et que j’admire. Son roman Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez (1985) n’est pas aussi connu que le premier, La Vie et demie, qui l’a rendu célèbre, mais il m’a beaucoup marquée car je le vois comme un livre complet : à la fois écolo, féministe, politique. Un livre-monde.

« En même temps, c’est un roman très complexe, dans la logique de la fantaisie de Sony et qui est difficile à raconter. Disons pour résumer que tout le monde sait que Lorsa Lopez va tuer sa femme, mais personne ne fait rien pour l’en empêcher. Les hommes, incapables de réagir à la suite de cet assassinat, se contentent d’attendre la police pendant… plus de quarante ans ! Mais Estina Bronzario décide de prendre les choses en mains. Elle rassemble les femmes et, avec elles, va sauver l’honneur de sa ville.

« Dans ses romans comme dans ses pièces, Sony Labou Tansi évoque la bêtise et la lâcheté des hommes politiques et des hommes en général. Il accorde beaucoup plus de crédit aux femmes. C’est le cas dans Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez. Il montre des hommes veules, dépassés par les événements, tandis qu’Estina Branzario, elle, se bat contre la honte. Pour moi, ce livre propose tout une réflexion sur l’existence humaine ainsi que sur l’amour, qui est présenté comme une grâce mais aussi comme une solitude. Je me souviens en particulier de cette citation très forte : “Les larmes d’un homme sont pour une femme plus fortes que tous les vins du monde.” »

Une si longue lettre, de Mariama Bâ

Parce que c’est un classique terriblement actuel. « Dans la littérature africaine, c’est l’une des premières fois qu’une femme prend la parole pour parler à la première personne d’une certaine intimité. La narratrice est une femme mûre, Ramatoulaye, qui vient de perdre son mari. Et pendant les quarante jours de veuvage qui lui sont imposés par la société et la religion, elle va prendre la plume et raconter ses souvenirs à sa meilleure amie. Son récit lui permet de faire revivre leur adolescence et toutes les valeurs auxquelles elles croyaient. Elle raconte aussi le bouleversement de son couple lorsque son mari a décidé d’épouser une femme plus jeune.

« Pour moi, la forme épistolaire ou l’expression sous la forme du journal intime est vraiment quelque chose de fort en littérature. D’ailleurs, je m’efforce moi aussi de glisser des morceaux de journal intime ou de lettres dans mes romans. Dans Une si longue lettre, j’admire la précision et la justesse de l’écriture de Mariama Bâ. Je la trouve à la fois d’une grande clarté et surprenante par sa grande sincérité, c’est formidable ! Quand on lit ce roman, on ressent immédiatement une grande empathie pour les personnages.

« C’est un livre qui me paraît d’autant plus fort qu’il résonne aujourd’hui avec l’actualité ivoirienne. En effet, un député a proposé d’inscrire la polygamie dans la loi. Inutile de dire qu’il s’agit de conforter encore le pouvoir masculin puisque les femmes, elles, ne pourront jamais prétendre à la polyandrie. J’ai l’impression que notre société repart vers le XIXe siècle ! Ce roman est à lire et à mettre entre toutes les mains parce qu’il évoque ce traumatisme existentiel que les femmes peuvent connaître dans nos sociétés. »

Tous les hommes sont mortels, de Simone de Beauvoir

Pour sa profondeur philosophique. « C’est un livre que la philosophe et romancière française avait publié juste après la deuxième guerre mondiale, en 1946. Le personnage principal, Raymond Fosca, est un homme né au XIIIe siècle, qui boit intentionnellement un élixir d’immortalité. Il va pouvoir ainsi traverser les siècles, voir ses proches mourir et souffrir énormément. Les siècles passent et il est toujours en vie. Périodiquement, il a l’impression de renaître. Au XXe siècle, il rencontre Régine, une actrice. Celle-ci le trouve bizarre, puisqu’il reste couché dans un transat toute la journée… ce qu’elle ne supporte pas. Le roman pose des questions profondes : qu’est-ce qu’être en vie ? Quel sens cette vie peut-elle avoir ? A quoi cela sert-il si on ne meurt pas ? Est-on encore un homme ?

« Dans ce livre, c’est aussi l’écriture qui me paraît intéressante. On y trouve beaucoup de détails historiques quand le héros raconte ses siècles de vie. On est face à une fable philosophique sur l’existence, sur l’humanité, sur la finitude de l’homme, sur le temps. Simone de Beauvoir revisite le vieux mythe de l’immortalité d’un point de vue existentialiste, mais de cette question philosophique elle a fait un roman et non un essai. C’est un livre qu’on aime ou qu’on n’aime pas du tout. Quant à moi, je l’ai lu plusieurs fois et j’y ai toujours trouvé quelque chose. »

Deux nouveaux recueils poétiques de Tanella Boni sont à paraître, Le poème n’est pas un objet perdu en août (éd. Vallesse, Côte d’Ivoire) et Insoutenables Frontières en novembre (éd. Bruno Doucey, France), ainsi qu’un nouveau roman, Sans parole ni poignée de main (éd. Nimba, Côte d’Ivoire).