Culture Éditrice 0 2022-08-07

Plus que toute autre perspective, c’est l’angle mort qui intéresse Jordan Peele. « Le mauvais angle », comme le réalisateur américain se plaît à le désigner. A ses yeux, ce prisme s’appelle la question noire. En ouvrant cette porte, il a le sentiment de mettre le doigt sur l’étrangeté, la complexité, la violence, le racisme et la réalité de la société américaine. Sans cet angle, le cinéaste de 43 ans ne servirait à rien. Emprunter une autre voie ne serait pas son histoire.

« Posséder une voix noire comme la mienne, mettre en scène des stars noires, est un manifeste en soi, défend-il, à Los Angeles. Ma tâche consiste à expliquer au public que l’on ne peut plus raconter les histoires depuis le seul point de vue blanc, un autre éclairage est nécessaire. » Ce « mauvais angle », donc, il le cultive depuis son premier film, Get Out, sorti en 2017, et dans le prochain, Nope, en salle le 10 août.

« Je me suis toujours demandé ce que des Noirs américains feraient devant une soucoupe volante, ils diraient : “Nope.” » Jordan Peelen, réalisateur

Quand il écrit un scénario, Jordan Peele commence toujours par se poser la même question : quelle serait la réaction des Noirs américains devant l’histoire en train de se matérialiser sur sa page ? Ou, plutôt, que verraient-ils qu’un public blanc ne saisirait pas de façon aussi brutale ? Le metteur en scène évoque les prémices de Nope comme l’exemple idéal.

Dans ce film, les habitants d’une vallée isolée, dans les environs de Los Angeles, dont un frère et une sœur, noirs, éleveurs de chevaux, sont témoins d’événements surnaturels, comme un vaisseau spatial survolant la région. « Je suis parti du postulat que les Afro-Américains réagiraient différemment devant un film d’extraterrestre. Ils auront un sens différent de l’urgence, de l’origine du mal. Dans la société américaine, lorsque vous êtes noir, le danger peut venir de n’importe quel endroit, à n’importe quel moment. Je me suis toujours demandé ce que des Noirs américains feraient devant une soucoupe volante, ils diraient : “Nope.” » Soit, en français : « Nan. » Une marque de scepticisme, donc, de défiance aussi : pour la population noire, la menace ne vient pas du ciel, elle est quotidienne et s’incarne à chaque coin de rue.

Débusquer le racisme

Ce racisme, qu’il s’est donné pour mission de débusquer dans les films qu’il réalise comme dans ceux qu’il regarde, est devenu l’idée fixe de Jordan Peele. Dans son histoire de spectateur, l’exemple de La Nuit des morts-vivants (1968) apparaît comme un mètre étalon.

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