Politique Éditrice 0 2022-08-07

L’Assemblée nationale est-elle redevenue le théâtre de la vie politique française ? Entre fragmentation et imprévisibilité, brouillage des lignes idéologiques et tentatives de réinvention de l’image de marque des formations, le sociologue au CNRS Etienne Ollion, spécialiste de la vie parlementaire, a pour ses travaux enquêté pendant des années à l’Assemblée.

Après cette session extraordinaire, quels constats tirez-vous des débats qui se sont déroulés au Palais-Bourbon, dans ce contexte d’absence de majorité absolue pour Emmanuel Macron ?

On assiste clairement à une « ré-idéologisation » des débats à l’Assemblée nationale. Dire qu’il y a un retour de l’idéologie, ça ne veut pas dire qu’on parle de manière purement théorique ou déconnectée de la réalité. J’entends idéologie au sens de corpus d’idées constitué, établi. On l’a bien vu lors de débats pour savoir s’il fallait une prime ou une hausse de salaire pendant l’examen de la loi pouvoir d’achat, ou sur le rachat des RTT. A chaque fois, c’est une vision du travail, de la protection sociale, du rôle de l’Etat qui était en jeu.

Cela existait bien sûr avant, mais ce qui m’a frappé, c’est qu’on a vu bien plus de liens entre une mesure précise et ce que les parlementaires d’un camp ou de l’autre considèrent être sa signification politique. C’est quelque chose qui avait moins cours depuis plusieurs décennies, et certainement pendant la précédente législature (2017-2022), où on faisait de la politique moins sur le mode des idées qu’en invoquant le « bon sens » ou la raison technique.

Mais derrière la raison ou le pragmatisme, il y a toujours de la politique qui se joue, et ces interventions sont autant d’arguments d’autorité qui servent à clore le débat. On a encore entendu en juillet des appels au bon sens et au pragmatisme, mais ils sont concurrencés par des débats qui opèrent cette mise en sens politique.

Comment cela affecte-t-il la qualité des débats ?

Cela en modifie la teneur, en tout cas. Si on regarde les débats des années 1970, on constate qu’on avait des prises de position en moyenne moins techniques, où on passait rapidement d’une question précise à un enjeu général – si c’était le Parti communiste français (PCF), du prix du diesel à la lutte des classes par exemple. Or depuis les années 1980, on avait pris l’habitude de critiquer ce type d’interventions qu’on jugeait plaquées, peu informées, et finalement démagogiques.

C’est vrai que cela a un côté moins précis, mais cela réinjecte de la politique dans les débats techniques, et cela clarifie les enjeux : on débat pour savoir qui gagne, qui perd au vote des mesures en discussion. C’est sûrement plus lisible pour ceux qui écoutent, les journalistes, mais aussi les concitoyens. Cela a aussi pour conséquence de faire réapparaître le clivage gauche-droite que la majorité avait tenté de balayer.

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