
Laurent Nuñez, le ministre de l’intérieur, a écrit dimanche 22 février à la présidente de la cour d’assises spéciales de Paris qui juge en appel l’assassinat de Samuel Paty. Dans son témoignage, lu vendredi, le ministre estimait qu’une campagne de haine comme celle visant le professeur ne l’exposait pas « nécessairement » au risque d’être assassiné.
Dans un arrêt lundi, la présidente a déclaré que Laurent Nuñez, dont le témoignage vendredi avait été salué par la défense, lui avait écrit dimanche soir de son adresse personnelle. Cependant, ce courriel ne respecterait pas les « formalités » du code de procédure pénale et, en conséquence, il devrait être réentendu, sur les mêmes questions, avant mercredi à 10 h 30 par un haut magistrat de la cour d’appel de Paris.
Me Vincent Brengarth, un des avocats de l’agitateur islamiste Abdelhakim Sefrioui, s’est dit « abasourdi » par la démarche du ministre d’envoyer un tel courriel, la défense unanime dénonçant une « atteinte à la séparation des pouvoirs ».
Le témoignage écrit avait été livré en tant qu’ancien coordinateur antiterroriste à l’Elysée, et faisait suite à des questions de la défense d’Abdelhakim Sefrioui et d’une partie civile. A une question de celle-ci lui demandant si « désigner publiquement et nominativement une personne comme ayant porté atteinte au prophète ou à l’islam », pouvait « objectivement l’exposer à un danger grave pour sa sécurité », l’actuel ministre de l’intérieur avait répondu par la négative.
« Véritable fatwa numérique »
La défense d’Abdelhakim Sefrioui, rejugé pour avoir été, avec un père d’élèves, Brahim Chnina, l’artisan de la campagne de haine qui avait précédé l’assassinat du professeur le 16 octobre 2020, avait salué un « fait majeur » tandis que sous couvert de l’anonymat plusieurs parties civiles avaient exprimé leur consternation, estimant que ce témoignage fragilisait l’accusation.
En première instance, Abdelhakim Sefrioui avait été condamné à 15 ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste : quand bien même ils ne connaissaient pas l’assassin, Abdoullakh Anzorov, un islamiste tchétchène, Abdelhakim Sefrioui et Brahim Chnina avaient délivré une « véritable fatwa numérique » et « préparé les conditions » du crime « en livrant l’identité » de l’enseignant sur les réseaux sociaux. La première cour d’assises avait établi un lien « causal » entre la cabale en ligne et l’assassinat.
Dans une réaction communiquée à l’Agence France-Presse après la lecture de son témoignage, l’entourage de Laurent Nuñez avait assuré qu’il n’avait absolument pas voulu remettre en cause cette causalité et ne se démarquait « en aucune façon de l’accusation » : il n’y a « aucun doute dans son esprit », « la désignation » de Samuel Paty a conduit de manière irréfutable le terroriste à choisir sa cible, ce qui atteste de manière certaine du lien de causalité« .
« Nous sommes ici pour faire du droit. Peu importe ce que peut dire un ministre, ancien coordinateur du renseignement », a de son côté déclaré lundi l’avocate générale selon qui Laurent Nuñez veut faire « un correctif » de l’interprétation de ses propos. « Est-ce qu’il fallait le faire sous cette forme ? Je ne sais pas », a-t-elle ajouté.


