Le critique littéraire français Roland Barthes (1915-1980) voyait dans l’automobile une cathédrale moderne : un objet technique chargé de mythes, d’imaginaires et de pouvoir symbolique. La Citroën DS incarnait alors l’émancipation humaine : dominer la machine, maîtriser le temps et l’espace, être responsable de sa trajectoire. Conduire, c’était exercer un pouvoir sur sa vie. L’objet permettait à l’humain de se transcender.
Ce rapport est aujourd’hui profondément bouleversé. Les voitures autonomes, portées par des acteurs issus du numérique – Huawei, Apple, Xiaomi, Tesla – ne se conduisent plus : elles nous conduisent. Elles décident, anticipent, apprennent nos habitudes, organisent notre environnement. L’automobile n’est plus une extension du corps, mais un système intelligent qui choisit pour nous. Le design se déplace : la carrosserie – l’esthétique extérieure – s’efface au profit de l’expérience intérieure, des interfaces, des usages. La voiture devient bureau, salon, cinéma, et transforme jusqu’à notre rapport au travail, au temps et à la productivité.
Derrière cette évolution se joue un basculement économique majeur. La valeur ne réside plus seulement dans l’objet vendu, mais dans les services, les données et les usages. L’automobile devient une plateforme. Le design ne façonne plus seulement la forme, il organise une relation continue entre l’entreprise et l’utilisateur. Ce sont désormais les interfaces, les parcours et les choix algorithmiques qui conditionnent l’adhésion et, in fine, la rentabilité.
Que devient la liberté humaine ?
Mais ce glissement soulève une question essentielle : que devient la liberté humaine lorsque l’objet décide ? Là où l’automobile incarnait une émancipation, la machine autonome introduit une dépossession. L’exemple du dilemme moral posé par la voiture autonome incarne une rupture anthropologique.
Confrontée au piéton qui traverse imprudemment, la voiture va-t-elle l’éviter au risque de mettre en danger ses passagers ? Si l’humain peut douter a priori de sa propre réaction, la machine programmée ne le fera pas. Or le doute, depuis Descartes [1596-1650], fonde notre humanité et notre faiblesse. L’objet intelligent, incapable de douter, devient paradoxalement plus puissant que nous et nous impose une nouvelle réalité.
Il vous reste 46.82% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.


