Le 14 mars, la Société mathématique de France organisait une matinée en hommage à Michèle Audin, disparue en novembre 2025. Mathématicienne, historienne et écrivaine, elle avait consacré une partie de son œuvre à l’histoire des institutions scientifiques françaises, de la Commune aux années sombres du XXᵉ siècle.
Je voudrais évoquer ici l’un de ses textes les plus frappants, paru en 2009 et intitulé Publier sous l’Occupation. Elle y examine le fonctionnement des Comptes rendus de l’Académie des sciences entre 1941 et 1944. Son ambition n’est ni de juger ni d’absoudre les acteurs de l’époque, mais de comprendre, à partir des archives, comment la vie scientifique peut continuer à s’organiser sous un régime autoritaire.
La loi sur le statut des juifs promulguée par le régime de Vichy en octobre 1940 exclut une partie de la population de nombreuses professions publiques et culturelles. Mais le texte comporte une exception inattendue : il interdit aux juifs de diriger des journaux ou des revues – « à l’exception des publications de caractère strictement scientifique ».
La réalité est plus trouble. Dans les manuscrits conservés aux archives de l’Académie des sciences, on voit apparaître une série de transformations discrètes. Les prénoms jugés trop « juifs » sont d’abord remplacés par de simples initiales. Puis, dans certains cas, les noms eux-mêmes disparaissent. Ce qui frappe, c’est le silence autour de ces disparitions.
Publier sous pseudonyme
Le cas de Jacques Feldbau est devenu emblématique. Ce jeune mathématicien juif soumet aux Comptes rendus un article rédigé avec son directeur de thèse, Charles Ehresmann, qui lui n’est pas juif. Sur le manuscrit initial figurent les deux noms. Après plusieurs hésitations, l’académicien Elie Cartan, chargé d’examiner l’article, finit par rayer celui de Feldbau, probablement pour le protéger. L’article paraît finalement sous la seule signature d’Ehresmann. Dans le texte publié, celui-ci évoque simplement un travail réalisé « avec l’un de [ses] étudiants ».
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