Lorsque l’économiste Thomas Piketty a publié Le Capital au XIXe siècle (Seuil, 2013), des commentateurs avaient été surpris qu’il ait consacré de nombreuses pages à évoquer les œuvres de Balzac ou de Jane Austen. Il s’agissait pour lui d’illustrer ce qu’était une société dans laquelle la richesse ne pouvait qu’être héritée.
Pour Piketty, rien n’était pourtant plus naturel, comme il l’explique aujourd’hui : « Ce qui est frappant, à la lecture de ces deux auteurs, c’est leur connaissance intime, très précise, presque charnelle, des inégalités de patrimoine. Pour eux, ce ne sont pas que des chiffres, c’est leur univers, ce sont les rapports de pouvoir dans lesquels ils vivent. »
Il raconte que c’est la lecture d’un passage du Père Goriot (1835) qui l’a aiguillé sur le sujet des inégalités de patrimoine : lorsque Vautrin, chiffres à l’appui, explique à Rastignac que s’il veut être riche dans la société, la seule voie possible est un riche mariage. « Rastignac comprend qu’il ne peut pas parvenir dans la société par son seul travail, même avec une carrière juridique fulgurante. J’ai voulu vérifier », explique l’économiste. Ce dernier écrit en 2009 son important article « On the Long-Run Evolution of Inheritance : France 1820-2050 » (dans lequel il ne mentionne pas Balzac), puis le best-seller qui le rendra mondialement célèbre.
Piketty n’est pas le premier à puiser des enseignements chez Balzac pour analyser les inégalités. L’auteur d’un autre Capital (1867), Karl Marx, était lui aussi un grand lecteur de l’auteur de La Comédie humaine, de même que son compère Friedrich Engels. Selon ce dernier, Honoré de Balzac a beau être un légitimiste – et donc un fieffé réactionnaire –, il a compris et chroniqué le mouvement historique qui était en train d’emporter l’ancien monde. Il est un « maître du réalisme infiniment plus grand que tous les Zola passés, présents et à venir », tranche-t-il dans une lettre à l’écrivaine et journaliste Margaret Harkness en 1888. Dans les analyses marxistes du XXe siècle, Zola sera donc dédaigné, Balzac adulé. L’œuvre de l’écrivain sera analysée sous toutes les coutures par des penseurs marxistes comme Georg Lukacs, Pierre Barbéris ou Pierre Macherey.
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