Si la disparition, le 14 mars, de Jürgen Habermas marque la fin d’une génération de l’après-guerre en Allemagne, dont la pensée a été constamment irriguée par un travail de mémoire sur le nazisme, elle ne doit pas mettre en veille la conscience européenne que le philosophe n’a eu de cesse de promouvoir.

En figure majeure de la reconstruction de l’Europe et du rejet des nationalismes, Habermas n’a jamais rien cédé à son idéal communautaire européen. Rivé à un cadre normatif, capable de transcender les différents héritages des uns et des autres, cet idéal concevait l’Europe en un espace supranational. Aussi, la dynamique de l’intégration européenne se justifiait-elle par l’assurance d’un partage de valeurs, libérales et démocratiques, garanti par une gouvernance de type fédéral.

La préférence du philosophe allait, certes, vers le Parlement, mais sans nier un ensemble institutionnel interactif, avec une Commission européenne et un Conseil européen respectueux de leur tâche distincte. L’espace européen d’Habermas se concevait donc à partir d’une constitution. Après son rejet par les référendums français et néerlandais de 2005, Habermas remet au goût du jour le concept de « patriotisme constitutionnel » (Verfassungspatriotismus).

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Ce concept n’est pas anodin en ce qu’il lie deux notions a priori antinomiques de tradition française et allemande. La fibre patriotique se rapporte à la communauté civique issue de la Révolution française, alors en dissonance complète avec l’approche ethniciste des philosophes allemands Herder [1744-1803] et Fichte [1862-1814]. Mais le sentiment d’appartenance à un corps politique, aussi nécessaire soit-il, reste d’essence nationale.

La fameuse querelle des historiens

C’est pourquoi Habermas propose de la dépasser par l’adhésion commune et volontaire à une norme. Les fondements de la République fédérale d’Allemagne [RFA] trouvent ici leur juste place en référence à l’identité normative qui nourrit la jeune démocratie ouest-allemande au sortir de l’abîme hitlérien. La citoyenneté européenne de Habermas participe ainsi d’un corpus commun de règles protectrices et intégratrices au-delà des particularismes de chacun.

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