Lorsque Jocelyn Valton, cité comme témoin à la barre du tribunal de Pointe-à-Pitre en tant que critique d’art, remonte l’histoire fournie des décapitations dans l’art occidental puis affiche la peinture La Trahison des images de Magritte, la salle d’audience se mue subitement en salle de cours. « On n’a pas, en Guadeloupe, de tradition de coupeurs de têtes », rappelle d’un ton professoral le témoin, en soutien à l’artiste François Moulin, surnommé Blow, jugé, jeudi 26 mars, pour un tableau représentant un homme noir, portant le drapeau guadeloupéen et brandissant une tête coupée, sanguinolente, ressemblant trait pour trait à Emmanuel Macron.
Cette peinture, accrochée lors d’une exposition, fin 2024, dans le squat artistique du centre des arts et de la culture (CAC), en plein cœur de Pointe-à-Pitre, a valu à son auteur une plainte du président de la République, pour « provocation à commettre un crime ». L’ordonnateur, Philippe Verdol, et le commissaire de l’exposition, Anthony Vila, sont aussi visés par cette plainte relevant des lois autour de la liberté de la presse.
« J’ai eu l’idée d’organiser une exposition au CAC et de faire l’expérience d’utiliser l’art pour mettre fin à l’apathie sociale autour de la question du chlordécone », raconte, à la barre, Philippe Verdol, par ailleurs enseignant-chercheur, qui a fait de ce pesticide organochloré, ayant contaminé durablement les sols et les corps antillais, l’axe essentiel de ses recherches. « Quand j’ai vu ce tableau, j’y ai vu la non-considération de la problématique du chlordécone », affirme, de son côté, Anthony Vila. Pour Elie Domota, militant syndical guadeloupéen cité comme témoin, le tableau représenterait aussi un « cri de douleur sur un dossier où le principal responsable est l’Etat et son représentant actuel, M. Macron », dit-il.
Au tribunal de Pointe-à-Pitre, les sujets où l’Etat français affronte son histoire coloniale ne sont jamais loin. « Ce tableau est une réclamation de la fin de la colonisation masquée par la République », assène Blow, laissant poindre une colère sourde, à peine dissimulée derrière ses lunettes sombres. Long manteau volant autour de sa haute silhouette, ses longues locks, habituellement enfermées dans un immense haut-de-forme, laissées libres dans le dos, il porte un tee-shirt imprimé de l’œuvre incriminée.
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