C’est l’histoire d’un homme de 39 ans que les urgentistes de l’hôpital Arnau de Vilanova, à Valence (Espagne), finissent par connaître intimement. Et pour cause : c’est la quatrième fois en deux ans que ce trentenaire consulte aux urgences pour la même raison. Un objet coincé dans le rectum, introduit dans un but de stimulation sexuelle, refuse de ressortir. Ce comportement porte un nom : la polyembolokoilamanie, terme qui désigne l’introduction volontaire d’objets dans des orifices naturels.
Ce patient, dont le cas a été rapporté en janvier 2026 dans la revue Cureus, ne présente pas de comorbidité particulière. Depuis 2019, il a entamé avec l’équipe d’urgentistes une relation suivie que personne n’avait vraiment anticipée.
Premier acte : une sphère de 5 cm de diamètre, soigneusement recouverte d’un préservatif, se bloque dans la partie inférieure du rectum et résiste aux manœuvres d’auto-extraction. La radiographie confirme la présence de l’objet. L’extraction se fait au bloc, sous sédation, à l’aide d’un rectoscope, sans perforation ni saignement.
L’année suivante met en scène un citron. Oui, un citron. Cette fois, l’imagerie montre une forme arrondie dans le rectum supérieur, mais le fruit se résout finalement à sortir de lui-même lors d’un effort de défécation, juste avant l’intervention programmée.

Quelques mois passent. Cette fois, notre homme a introduit dans son rectum une balle en caoutchouc d’environ 9 cm de diamètre, coincée à 6 cm de la marge anale. La radiographie confirme la localisation. Le bloc opératoire rouvre ses portes et la main du chirurgien fait ce qu’elle sait faire. L’histoire se termine à nouveau sans complication.
En 2021, dernier épisode connu : une balle souple en plastique d’environ 10 cm, visualisée à l’imagerie, est extraite, toujours par voie transanale. Il faudra cependant la dégonfler pour qu’elle accepte de faire le chemin inverse, dans un scénario désormais bien rodé.
Des objets de plus en plus volumineux
Ce qui rend ce cas particulièrement intéressant, ce n’est pas seulement la nature des objets – la littérature en regorge, parfois bien plus inattendus encore – mais leur progression en taille. Cinq, puis neuf, puis dix centimètres : entre le premier et le dernier épisode, le diamètre du corps étranger intra-rectal a quasiment doublé.
Isabel Sierra Fernandez et ses collègues chirurgiens digestifs y voient une escalade du comportement, possiblement liée à un phénomène de tolérance ou à une élévation des seuils de stimulation, déjà décrite dans des observations antérieures de polyembolokoilamanie récidivante. Autrement dit, il faut aller plus loin, ou voir plus grand, pour obtenir le même effet.
Dans le cas de ce patient espagnol, la chance a été de son côté : tous les objets ont pu être retirés sans dommage, malgré leur taille croissante. Toutes les extractions ont été réalisées manuellement sous sédation, sans complication.
Sur le plan chirurgical, le problème est pourtant loin d’être anecdotique. Plus l’objet est volumineux, plus les risques augmentent. Il est heureux que ce patient ait échappé à toute complication lors de ces quatre épisodes successifs.
La prochaine fois qu’un chirurgien de l’hôpital Arnau de Vilanova croisera ce patient – car il y aura peut-être une prochaine fois – il ressentira sans doute cette impression de « déjà-vu », avec cette nuance que l’objet aura probablement tendance à prendre de plus en plus de place et qu’il pourrait, cette fois, ne plus être accessible à une simple extraction manuelle.
Des complications dans environ 30 % des cas
Un corps étranger rectal, surtout volumineux, peut perforer le rectum ou le côlon, déclencher une péritonite, entraîner une infection sévère, provoquer des déchirures de la muqueuse ou du sphincter anal, et imposer une laparotomie avec ouverture du côlon.
Dans les situations les plus sévères, notamment en cas d’infection étendue, il est parfois indispensable de réaliser une colostomie : une partie du côlon est alors dérivée vers la peau de l’abdomen pour permettre l’évacuation des selles dans une poche, le temps que l’intestin cicatrise.
Dans la majorité des cas, le chirurgien parvient toutefois à extraire l’objet par voie transanale sous sédation ou anesthésie loco-régionale, en profitant de la relaxation du sphincter anal.
Après l’extraction, un examen endoscopique du rectum et du côlon sigmoïde est indispensable afin de repérer d’éventuelles lésions, car une simple radiographie ne met en évidence les perforations qu’environ une fois sur deux.
Malgré des situations parfois spectaculaires, l’évolution est le plus souvent favorable. Néanmoins, environ 30 % des cas s’accompagnent de complications, le plus souvent des abrasions ou des déchirures. Les formes graves, telles que la perforation, restent rares mais nécessitent une prise en charge urgente.
Nécessité d’une prise en charge multidisciplinaire
Ainsi, la répétition des épisodes montre que le geste technique d’extraction ne suffit pas à lui seul. Entre l’urgence de l’intervention et la réticence des patients à revenir en consultation, le dialogue s’interrompt souvent à la sortie du bloc.
Une évaluation psychiatrique approfondie et un suivi à long terme sont pourtant essentiels pour prévenir les récidives. Dans ce cas précis, le faible niveau d’adhésion au suivi ambulatoire n’a pas permis de mettre en place un accompagnement durable, conduisant à une perte de vue.
L’équipe soignante avait pourtant l’intention d’orienter cet homme vers une évaluation psychiatrique structurée, incluant un dépistage d’un trouble obsessionnel-compulsif et d’une paraphilie, autrement dit la présence de fantasmes envahissants, d’envies irrépressibles ou de comportements sexuels récurrents.
Ce cas illustre ainsi la nécessité d’une approche véritablement pluridisciplinaire, impliquant urgentistes, chirurgiens colorectaux, psychiatres et psychologues.
Pour que ces hommes et ces femmes acceptent de dire ce qu’il s’est passé, de décrire la nature du corps étranger, de préciser le délai avant la consultation, les tentatives d’auto-extraction, il est indispensable de créer un climat de dialogue sans jugement moral, sans ironie déguisée, sans sous-entendus culpabilisants. Surtout, l’équipe soignante doit, à la suite du soin, proposer explicitement un relais psychiatrique et comportemental, précoce et prolongé.
Pour les équipes confrontées à l’insertion transanale d’un corps étranger, la vraie performance ne consiste donc pas seulement à l’extraire, mais à créer les conditions pour que, la prochaine fois, le patient vienne consulter plus rapidement aux urgences, explique les raisons de son geste et, idéalement, n’ait plus besoin de revenir.
L’histoire des corps étrangers intra-rectaux ne date pas d’hier
L’insertion d’objets dans le rectum est plus ancienne qu’on ne l’imagine. Dès le XVIᵉ siècle, des cas sont mentionnés dans des traités de chirurgie. Certains travaux suggèrent même que ces pratiques existaient déjà dans l’Antiquité, en Grèce ou en Égypte. Les textes anciens rapportent le cas de patients avec des billots de bois dans le rectum.
La littérature médicale s’y intéresse plus systématiquement à partir du début du XXᵉ siècle, à la croisée de la chirurgie, de la proctologie et de la santé mentale. Le nombre de publications a depuis régulièrement augmenté, passant de moins de 30 avant les années 1950 à 66 entre 2000 et 2015.
Le premier cas clinique publié dans une revue médicale (JAMA) remonte à 1919 : un verre à eau solidement coincé à environ 10 cm de la marge anale d’un patient de 55 ans. Cinquante heures plus tôt, avec l’aide d’une femme, l’objet avait été introduit, la base tournée vers le bas, dans le rectum, à des fins d’excitation sexuelle. Le chirurgien d’Indianapolis Orvall Smiley (un nom qui ne s’invente pas) ne parvient pas à mobiliser le verre par traction. Il ouvre l’abdomen, constate un début de péritonite, puis extrait le verre, non sans grande difficulté, après incision du rectum. Le patient décède malheureusement seize heures plus tard.
Vingt ans plus tard, en 1939, un autre cas attire l’attention. Un homme de 59 ans consulte après avoir introduit dans son rectum un dispositif pour le moins élaboré : un tuyau d’arrosage de près de 30 cm, surmonté d’un ballon rempli d’eau et décoré de l’image du Golden Gate Bridge. Il explique l’utiliser « pour masser la prostate » et affirme qu’en sortant de la baignoire, il était tombé sur le rebord, enfonçant ainsi l’ensemble du dispositif dans le rectum. L’objet est extrait sans difficulté. Dans la revue California and Western Medicine, le Dr Dudley Smith (San Francisco) conclut avec humour : « C’est sans doute la première fois que le Golden Gate Bridge a été retiré d’un rectum ».
Une cause rare mais croissante de recours aux urgences
Aux États-Unis, les corps étrangers intra-rectaux sont sortis du registre de l’anecdote pour entrer dans celui de l’épidémiologie. En 2023, des chercheurs ont publié dans The American Journal of Emergency Medicine une étude visant à estimer, à l’échelle nationale, les consultations aux urgences pour ce motif entre 2012 et 2021. Cette analyse estime à environ 39 000 le nombre de passages aux urgences pour corps étrangers rectaux chez les personnes de 15 ans et plus, avec une fourchette comprise entre 32 000 et 45 000 cas. Ce chiffre, obtenu à partir de 885 situations réellement observées dans un échantillon d’hôpitaux, donne une idée de l’ampleur du phénomène.
Loin d’être stable, cette activité est en nette augmentation. L’incidence annuelle est passée, entre 2012 et 2021, de 1,2 à 1,9 cas pour 100 000 habitants, une progression significative en moins de dix ans, qui concerne aussi bien les hommes que les femmes.
Le profil des patients est, lui, remarquablement constant. Près de 78 % sont des hommes et l’âge moyen est de 43 ans. Mais derrière cette moyenne se dessinent des trajectoires différentes selon le sexe. Chez les hommes, la fréquence des cas suit une courbe en deux temps, avec un premier pic chez les jeunes adultes (20-34 ans), puis un second autour de la cinquantaine. Chez les femmes, plus rarement concernées, les cas se concentrent surtout au début de l’âge adulte, avec un maximum dans la vingtaine, avant de décroître progressivement.
Autre enseignement : le délai de consultation est généralement court. Lorsqu’il est renseigné, près de six patients sur dix consultent dans les 48 heures suivant l’insertion. Ce point n’est pas anodin : il suggère que, malgré la gêne potentielle à consulter, la survenue de symptômes – douleur, inconfort, impossibilité d’extraction – conduit relativement vite à solliciter une prise en charge médicale.
Quant à la nature des objets, elle ne laisse guère de place au doute. Plus de la moitié des cas (55 %) impliquent des dispositifs à visée sexuelle. Fait intéressant, cette proportion est plus élevée chez les femmes : près de 80 % des cas, contre moins de 50 % chez les hommes. Ce panorama rappelle que, derrière une même présentation clinique, les contextes peuvent être variés, même si la motivation sexuelle reste largement dominante.
La prise en charge est le plus souvent simple, mais pas toujours anodine. Environ 40 % des patients nécessitent une hospitalisation, les autres pouvant être traités aux urgences. Là encore, des différences apparaissent : les femmes, bien que plus jeunes et plus souvent concernées par des dispositifs sexuels, ont moins de risque d’être hospitalisées que les hommes. Fait notable : aucun décès n’a été rapporté dans cette large série.
Au total, ces données montrent que ces situations parfois perçues comme marginales illustrent une véritable réalité clinique, avec des profils, des tendances et des caractéristiques spécifiques. Une manière de rappeler qu’en médecine, même les tableaux les plus inattendus finissent toujours par trouver leur déclinaison en épidémiologie.
Une inventivité qui défie l’imagination
Je ne saurais conclure sans rappeler que les balles de différentes tailles et le citron évoqués au début de ce billet sont loin d’être les seuls corps étrangers trouvés dans le rectum d’hommes et de femmes se livrant à ces pratiques auto-érotiques à risque.
Dans les études épidémiologiques, les corps étrangers intra-rectaux sont le plus souvent classés en dispositifs sexuels (dispositifs de massage, vibromasseurs, plug anal), bouteilles/bocaux (capuchon compris), médicaments (avec ou sans emballage associé), canettes (y compris aérosols), instruments d’écriture (stylo, crayon, feutre, craie), balles/billes, bijoux, matériel et articles de pêche, et autres objets divers. Les dispositifs sexuels sont les plus fréquents, mais ils sont loin d’être les seuls.
Il faut dire que la liste de ces « autres objets » est impressionnante, tant elle défie l’imagination. Jugez plutôt : corde, ficelle, jouet, tubulure en PVC de douchette, sac, pile, matériel de golf, poupée, récipient en plastique, jeu de construction, article de couture, bougie, verre à boire, tournevis, ustensile de cuisine, bouteille de vin ou de bière, flacon de déodorant, couteau, lampe de poche, matériel de billard, rasoir à main, bigoudi, cure-dents, ampoule électrique, bombe insecticide, serviette, chiffon, savon, fournitures de bureau, outil de manucure ou de pédicure, pièce de monnaie, tenture de rideaux, tuyau, porte-cravates, téléphone, clou, vis, matériel électronique, paille, briquet, brosse de nettoyage, décoration de Noël, matériel de pêche, matériel de base-ball, vaporisateur, pic à glace, ciseaux, thermomètre, accessoires de télescope, de jumelles, de microscope ou de chaîne hi-fi, et même un obus de la première guerre mondiale. On peut aussi citer des fruits et légumes : mandarines, pommes, carottes, radis, courge, sans oublier, bien sûr, l’incontournable concombre ou aubergine.
Face à cette extrême diversité d’objets, les techniques d’extraction diffèrent. Lorsqu’un objet en verre crée un effet de ventouse, une solution consiste à introduire un cathéter de Foley (tube en plastique semi-flexible) autour de l’objet afin d’insuffler de l’air et de rompre cette aspiration, rendant enfin possible une extraction en douceur.
Les objets en verre occupent une place particulière, car ils posent des problèmes spécifiques. Leur surface lisse les rend difficiles à saisir et leur forme favorise parfois un effet de succion. Lorsque l’extrémité ouverte du verre est orientée vers le bas, une astuce consiste à le remplir de plâtre fin en y laissant un instrument, qui sert ensuite de point d’appui pour tirer. Une fois le plâtre durci, l’extraction est nettement facilitée.
Les situations impliquant des ampoules électriques sont encore plus délicates. Leur fragilité expose à un risque de bris aux conséquences potentiellement graves. Des techniques très spécifiques ont été décrites, consistant à envelopper l’ampoule dans une compresse fine pour la stabiliser, puis à la fragmenter de manière contrôlée avant de retirer les débris, en évitant toute lésion de la muqueuse rectale. D’autres méthodes, plus artisanales mais tout aussi ingénieuses, ont été rapportées, utilisant par exemple un manche à balai combiné à deux grandes cuillères de cuisine pour faciliter l’extraction.
Derrière – si j’ose dire – cette profusion d’objets, une certitude demeure pour les cliniciens : face à un corps étranger intra-rectal, il faut s’attendre à tout, y compris à devoir faire preuve de créativité et d’ingéniosité.
Pour preuve, ce cas rapporté par une équipe allemande : une pomme, emballée dans du film plastique et coincée dans le rectum, a résisté à toute tentative d’extraction endoscopique classique. Après un certain temps, les chirurgiens sont parvenus à perforer le fruit, puis à retirer à la pince l’enveloppe de cellophane. Ils ont ensuite appliqué à de multiples reprises la sonde de coagulation afin d’en réduire progressivement la consistance et le volume. Au bout de deux heures et demie, la pomme avait perdu environ la moitié de son volume. La majeure partie du fruit a pu être extraite à la pince. Le reste a été évacué le lendemain. L’histoire ne dit pas si, épuisé, le patient a fini en compote.
Pour en savoir plus :
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